Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/732

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aux sentimens qui avaient passionné sa jeunesse. On y retrouve tout le wertherisme des anciens jours, mais mis en accord avec le goût et l’esprit moral du parti triomphant sous la restauration. Rien, à mon sens, ne marque mieux un certain état de sentiment et d’imagination des premières années de ce régime. La vieille société est rentrée à la suite des Bourbons, non plus en petits groupes et silencieusement comme aux premières années du siècle, mais par masses et bruyamment, et elle est pour un temps triomphante. Elle est pleine, cela va sans dire, du souvenir des vingt-cinq dernières années, et les premières joies du retour passées, elle se plaît à les rappeler avec tristesse et passion. Que d’épreuves ! que de périls ! que de pertes ! combien de proches qu’on ne reverra plus ! combien d’amis qui manquent à l’appel ! Et cependant tout n’était pas noir dans ces souvenirs, et parmi les larmes qu’ils provoquaient, plus d’une était éclairée d’un sourire. La vie avait suivi son cours et semé d’aimables aventures au milieu de ces dangers ; plus d’un avait aimé sous l’ombre même de l’échafaud ou dû son salut à l’amour ; pour plus d’un, des oasis de sécurité et de paix s’étaient ouvertes au milieu du désert de l’exil. Ces périls, ces angoisses, ces fièvres de l’inquiétude, ces voluptés funèbres, ces bonnes fortunes assaisonnées de mort, Nodier rassembla tout cela et en présenta le dramatique tableau dans Thérèse Aubert. La tristesse y surabonde, mais elle est cette fois amplement justifiée. De toutes les variétés du malheur que purent connaître les hommes de ce temps, vie errante du proscrit, mort sur les champs de bataille de la guerre civile, échafaud, folie, désespoir, aucune ne manque ; de tous les personnages, y compris l’auteur supposé du récit qui l’écrit en face de son propre supplice, pas un ne reste debout à la fin, et c’est vraiment charité qu’il en soit ainsi, car on se demande comment le survivant pourrait supporter l’existence après une telle accumulation de douleurs. Aimer après la mort est le titre d’un beau drame de Calderon ; Aimer dans la mort pourrait être le second titre de Thérèse Aubert. Tout ce que le sentiment d’une mort toujours attendue peut donner d’énergie et d’acuité à l’amour, Nodier l’a mis dans ce récit à la grâce lugubre. Ah ! que l’on comprend bien que cet Adolphe qui accuse dix-sept ans à peine s’exprime comme un homme qui aurait vécu une longue existence pleine d’aventures et de passions ! En une situation si cruelle, le temps, se condensant pour ainsi dire, met les années dans les jours, et les mois dans les heures. Dans chacune de ces minutes qui peut être la dernière, il y aura donc une intensité de vie vraiment effrayante. Aussi, chaque étreinte de ces amans sera-t-elle étroite comme s’il fallait disputer l’être aimé à la fatalité ennemie, ou s’attacher à lui de manière à ne pouvoir plus en être