Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/745

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Clémentine, la meilleure après Amélie des nouvelles qui composent les Souvenirs de jeunesse. Atala demandant à rouler avec Chactas sur les débris de Dieu et du monde pour se venger du vœu imprudent qui la lie, n’a pas plus de frénésie que le jeune Maxime Odin souhaitant de rouler sur les débris de la société en compagnie de Clémentine pour la punir de mépris dont il n’a pas pénétré la cause. C’est encore une remarque de Sainte-Beuve qu’il y a eu par avance de l’Antony dans Nodier, et la remarque est d’une parfaite justesse ; mais il ne nous est pas prouvé que le rapport ne soit pas plus direct encore que ne le dit l’illustre critique. Alexandre Dumas fréquentait beaucoup Nodier à l’époque où il composa ce fameux drame, et qui sait si ce n’est pas auprès de lui et dans la lecture de ses romans qu’il a pris le germe de cette frénésie hystérique qui a été un moment son principe d’inspiration ? Aux frénésies amoureuses de Maxime Odin ajoutez une forte dose de brutalité et le silence du sens moral, défauts que Nodier ne connut jamais, et vous obtiendrez en effet facilement Antony.

Anévrisme, phtisie, petite vérole, toutes les variétés de la maladie sont bonnes à Nodier, cependant il a une préférence marquée pour la plus triste de toutes, c’est-à-dire la folie. On peut compter chez Nodier autant de fous que d’ouvrages, et il faut même grossir ce nombre, car il est rare qu’il n’y en ait qu’un seul par roman. Folie dans les Proscrits, folie dans le Peintre de Saltzbourg, folie dans les Tristes, folie dans Jean Sbogar et dans Thérèse Aubert. Smarra et Trilby ne font même pas exception, car qu’est-ce que Smarra sinon une démence momentanée, et la mort de Jeannie n’est-elle pas le résultat d’un délire prolongé qui a brisé sa raison ? Nodier fait mieux que plaindre et aimer les fous, il les admire et parfois même il les envie ; il a pour eux le respect et la haute estime que professent les Orientaux, et voit volontiers en eux les élus de Dieu. Le fou, c’est l’amant sincère par excellence, sa maladie ne le prouve que trop ; c’est le poète par excellence, car il n’entre dans ses rêves aucune convention académique, aucun artifice de rhéteur ; c’est le philosophe par excellence, car il voit par intuition ce que les plus savans hommes ne verront jamais avec le secours de leurs méthodes. Cette sympathie pour la folie est le principe du fantastique qui est propre à Nodier ; c’est en elle qu’il faut le chercher plutôt que dans cet autre goût bien connu pour la superstition, plutôt que dans la préférence qu’il eut toujours en littérature pour les œuvres qui s’adressaient exclusivement à l’imagination. Prenez-le, non dans les contes où il s’est proposé un modèle étranger, mais dans ceux où il a été son propre et seul inspirateur, et dites si vous découvrirez autre chose que cette préoccupation obstinée de