Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/749

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Tranquillise-toi, pauvre ami ! Dans ce temps où l’on se fait pontife à si bon marché, tu ne me verras pas même postuler un diaconat chez les charlatans qui exploitent le monde, car tu verras que mon premier degré d’initiation, j’irai le prendre avec tous au séminaire de la mort.

J’aurais eu plus tôt fait de te dire en deux mots la théorie génésiaque qui m’a été donnée et que tu comprendras d’un regard ; mais pourquoi ne pas te laisser cette petite inquiétude sur ma raison, puisqu’elle te forcera à me lire attentivement une fois ? Je te donne ma parole d’honneur qu’aussitôt après, je retourne à mes nouvelles et à mes romans, qui sont maintenant l’outil indispensable de ma vie actuelle, état fort réel de mon éternelle vie, mais qui ne l’est pas plus que l’autre.

Nous n’accompagnerons ce document d’aucun commentaire, et nous laisserons au lecteur le soin d’en tirer telle conclusion qu’il lui plaira. Philosophiquement, cette fameuse théorie, dont on trouvera dans Lydie l’exposé dramatisé, peut être une simple puérilité ; gardons-nous cependant de lui être trop sévère, car elle a son côté noble et élevé. Tout n’est pas morbide et fiévreux dans ce faible de Nodier pour la maladie et la folie ; s’il leur porte tant de sympathie, c’est qu’il y voit des auxiliaires de l’amour, des agens de l’immortalité qui abrègent l’exil des âmes que la mort a séparées et les réunissent pour toujours dans l’éternité. Ce sentiment de l’immortalité dans l’amour est un des plus forts et des plus constans qu’il y ait chez Nodier, celui qu’il exprime avec le plus d’éloquence et dont il a tiré les effets les plus heureux. Avec quelle vivace énergie il triomphe dans Thérèse Aubert des tristesses de la terre, des laideurs de l’horrible maladie et change en espérance le désespoir même ! Comme il est pur, touchant et vraiment religieux dans Lydie ! noble, délicat et pieusement chevaleresque dans Franciscus Columna ! Un swedenborgien, s’il en existe encore, dirait que ce sentiment fait découvrir à Nodier non-seulement le ciel, mais aussi l’enfer, et mesurer la distance qui sépare l’un de l’autre, car de même que cette union éternelle des âmes constitue pour lui la félicité par excellence, le contraire lui apparaît comme le dernier degré de la damnation. Il y a sous ce rapport dans Jean Sbogar un passage admirable qui n’a jamais été remarqué autant qu’il mérite de l’être, cette conversation avec Antonia, où le bandit, qui sait trop qu’il ne peut prétendre à sa bien-aimée sur la terre, laisse entrevoir qu’il peut encore moins l’espérer dans l’éternité, séparé qu’il est d’elle par le démérite de sa vie. Je ne connais rien qui donne mieux l’idée d’une destinée irrémédiablement perdue et qui fasse mieux toucher le fond même du malheur que ces quelques pages.