Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/755

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aux nouveautés de langage les plus justifiables et les plus nécessaires ; ainsi il ne put pardonner jamais au système décimal ses mètres et ses kilos, ses grammes et ses litres ; rappelez-vous sa jolie pièce de vers à Musset publiée ici même :

 : Fuis les grammes et les mètres
 : De nos maîtres,
 : Jurés experts en argot
 : Wisigoth.

Sous divers pseudonymes, Old Book, le docteur Néophobus, le Dériseur Sensé, il écrivit un certain nombre de pamphlets contre les vices d’esprit et les travers de goût de son temps, effronterie des prospectus, endure philosophique, charlatanisme des mots. Il y a beaucoup d’esprit dans ces satires de Nodier, mais aussi quelques acrobatismes d’imagination et de style, et souvent, il faut le dire, quelque puérilité de pensée. Son humour est sollicité et non coulant de source ; aussi ces pamphlets nous donnent-ils l’impression de puits artésiens artificiellement creusés plutôt que de fontaines naturellement jaillissantes. Grave défaut, car si quelque chose demande spontanéité, c’est l’humour, et si quelque chose demande liberté et franchise c’est la satire.

De ces divers pamphlets, les meilleurs sont ceux qui lui ont été inspirés par l’idée de progrès, pour laquelle il avait une aversion toute spéciale, Hurlubleu et Léviathan le Long. Ils se rapportent à ce genre de satire philosophique qui a donné à notre littérature un certain chef-d’œuvre du nom de Micromégas ; mais Voltaire n’y est pour rien, et c’est de quelqu’un beaucoup plus petit que Nodier s’est souvenu pour les écrire. Qui le croirait, c’est à Crébillon fils qu’il a emprunté le cadre et les personnages de sa composition, lesquels ne sont autre chose que des transformations ingénieuses du célèbre Schahabaham du Sopha et du familier qui raconte les aventures dont il a été le témoin patient pendant qu’il était enchanté sous la forme du meuble galant ? Il va sans dire que l’emprunt s’arrête au cadre ; pour le contenu, il a eu d’autres et de plus avouables inspirateurs ; cela se sent un peu de Sterne par les gambades facétieuses, bien davantage de Rabelais par les inventions d’une exagération drolatique dont il raille la vaniteuse crédulité de la science en ses miracles et de l’humanité en sa puissance. Il suppose que dix ou douze mille ans se sont écoulés, que l’humanité est allée ajoutant le progrès au progrès, et il se demande à quel chiffre extravagant pourrait bien monter le total de l’addition. Je ne dirai pas que cette fantaisie va tout au fond de la