Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/760

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spectacle de la révolution française que nous avons ouvert ces pages, et c’est par le souvenir de la révolution que nous venons de les fermer. La révolution, voilà l’unité souveraine de l’âme, de la vie et de l’œuvre de Nodier, le point central auquel tout chez lui se rapporte et aboutit, passions, sentimens, préjugés, sympathies et antipathies, répugnances et préférences ; c’est la motrice de toutes ses pensées, le principe secret de toutes ses inspirations. Elle a eu des adversaires ou des représentai de plus haute taille, elle a soulevé des haines ou des amours autrement énergiques, et cependant je connais peu d’hommes qui témoignent plus fortement de sa puissance. Personne n’a été à ce point et si constamment obsédé par elle. Comme lèvent de l’esprit dont parle l’écriture, elle a passé sur sa tête, et son âme en est restée pour toujours captive, captive hostile, cela va sans dire, et fugitive autant qu’elle peut, mais qu’une attraction étrange composée à la fois de terreur et de sympathie ramène à sa servitude aussi souvent qu’elle cherche à lui échapper. Cependant cet esclavage a été pour lui un inestimable bienfait, car il lui doit tout ce qu’il a été, tout ce qu’il restera dans l’avenir. Il a été un des témoins, — un des plus petits et des derniers, mais malgré tout un témoin, — du fait le plus considérable des temps modernes, et il reste associé dans une modeste mesure au privilège de durée de ce fait. Aussi longtemps les hommes parleront de la révolution française, aussi longtemps le nom de Nodier aura chance de revenir parfois sur leurs lèvres, et c’est là une assurance contre l’oubli qui en vaut certes beaucoup d’autres. La révolution a été plus généreuse encore pour cet enfant rebelle ; le don de la mélancolie qui a fait les gloires poétiques les plus sures de ce siècle, et qu’impartialement elle a conféré à toute âme qui en était digne, que cette âme lui fût hostile ou amie, elle en a libéralement honoré Nodier. Il lui doit de compter parmi les chantres de la tristesse et de figurer, sinon aux premiers rangs, au moins à une place originale et bien en vue, entre Obermann et Antony, dans ce cortège à jamais mémorable où marchent en tête ce Chateaubriand dont les images ont laissé plus d’une trace dans ses écrits, ce lord Byron qui l’avait lu et n’a pas dédaigné peut-être de se rappeler telle de ses phrases fiévreusement éloquentes, et ce Musset qui l’aimait et n’a pas craint de lui faire plus d’un emprunt très direct et très certain.


ÉMILE MONTEGUT.