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ONZIEME PARTIE. [1]


XXI. — MORALE PUBLIQUE ET RELIGIEUSE.

Au mois de juillet 1869, lorsque Louis Bouilhet mourut, Flaubert écrivit : « C’est pour moi une perte irréparable ; j’ai enterré avant-hier ma conscience littéraire, mon cerveau, ma boussole. » Ceci n’est pas l’explosion d’une douleur qui éclate sans mesure, c’est l’expression de la vérité. Bouilhet a été la conscience de Flaubert ; c’est lui qui s’agitait, s’émouvait, regimbait quand l’écrivain s’égarait. Ce fait, que Flaubert a toujours proclamé et dont si souvent j’ai été le témoin, est des plus honorables pour les deux amis. Est-ce à dire, pour cela, que Bouilhet avait un talent égal ai celui de Flaubert ? Non pas ; jamais Bouilhet n’aurait écrit Madame Bovary, ni Salammbô, ni un Cœur simple, ni Saint Julien l’hospitalier, ni Hérodias ; pas plus, du reste, que Flaubert n’eût écrit Melœnis ou les Fossiles. La prose effrayait Bouilhet ; il disait : « C’est un fleuve ; ça peut couler toujours, comment l’arrêter ? » Flaubert, je l’ai déjà dit, était réfractaire à la poésie. ; mais par cela même qu’ils étaient dissemblables, ils se complétaient L’un l’autre. Flaubert avait réduit sa poétique à l’harmonie, à ce que j’appellerai la vibration du mot : qui l’a entendu lire une seule phrase n’en doutera pas. Dans sa façon de prononcer, de moduler, d’accentuer les mots, d’en modifier la tonalité et souvent d’en dénaturer le son, on pouvait reconnaître l’importance excessive qu’il

  1. Voyez la Revue des 1er juin, 1er juillet, 1er août, 1er septembre, 1er octobre, 1er novembre, 1er décembre 1881, 15 janvier, 15 avril et 15 mai 1882.