Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/864

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chaumière et déjà la sœur cadette embrasse la petite fille que la vierge folle a amenée avec elle. Le père pardonnera. Les Accordailles de M. Mosler ont aussi pour décor une chaumière bretonne avec le sol de terre battue, l’âtre fumant, le lit à deux étages clos de ses rideaux de cotonnade, la grande armoire de chêne. Assis devant la table, les parens discutent âprement la dot en buvant du cidre pendant que la jolie fiancée se tient près de la porte et sourit à son promis, L’expression des physionomies est très bien étudiée, la touche est légère et spirituelle. Après l’idylle domestique, le drame ; après les Bretons, les Vendéens et les chouans. M. J. Girardet a peint l’armée en déroute du général de Lescure passant la Loire à Saint-Florent. Les chouans de M. de Gironde combattent jusqu’à la mort sous le portail d’une église. Les hommes qui font le coup de feu sont saisis en plein mouvement ; on appréciera moins le groupe sentimental de leur chef, qui tombe frappé mortellement, et de la femme qui se jette sur lui pour le secourir. Le vrai peintre des chouans, c’est M. Le Blant. Celui-là ne mêle pas la sentimentalité à la tragédie. Son Courrier des bleus atteint au dernier effet de l’horreur. Sur une route poudreuse qui traverse la lande, une embuscade a été dressée ; les chouans ont arrêté la voiture. Au bord du fossé, un gendarme, qui s’est bravement défendu, gît étendu, sur le ventre, le crâne troué ; près du cadavre, les blancs fouillent hâtivement la valise contenant les dépêches. Plus en avant, trois bandits assomment à coups de crosses de pistolets, le malheureux conducteur, qui se débat en leur demandant grâce et qui soulève la poussière par ses convulsions désespérées. Et dans cette solitude, pas un être qui ne soit victime ou bourreau, sauf le cheval du cabriolet, qui regarde avec indifférence cette effroyable scène de meurtre.

Il est fort embarrassant de classer le tableau de M. Duez, Autour de la lampe. Fallait-il le mettre dans la grande peinture, à cause de ses dimensions ? le sujet en est trop intime ; dans les portraits ? il n’y a peut-être pas là de portraits ; dans le genre ? le tableau est bien grand ! On ne peut cependant pas le reléguer dans les paysages ou dans les natures mortes. La scène est tout à fait patriarcale. Une jeune femme et son mari, passent leur soirée à jouer aux échecs, tandis qu’assise à la même table, une dame âgée, qui a tout l’air d’une belle mère, — ô mœurs de l’âge d’or, — fait de la tapisserie en les regardant. L’expression et les attitudes sont marquées au caractère de la vérité. L’homme, le front dans la main droite, la main gauche touchant un pion qu’elle hésite à bouger, réfléchit avec une profonde contention d’esprit. Il s’agirait du destin, des empires qu’il ne balancerait pas davantage. Pour la jeune femme qui attend patiemment que son partner se soit enfin décidé à jouer, soyez persuadé que sans paraître prêter autant d’attention au jeu, elle médite