Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/900

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âpres régions et dans nos carrières agitées, cette répréhension du travail, ce peu de souci des besoins matériels, cette négation des nécessités les plus évidentes de l’existence, cette ignorance profonde de la réalité, ce dédain pour tes vertus fortes, pour le courage, pour l’énergie de l’âme, pour tout ce qui fait les caractères énergiques et permet de soutenir avec quelque succès la lutte de la vie, cette illusion prodigieuse que la terre appartient aux débonnaires et que la douceur conduit en ce monde au bonheur, toutes ces erreurs économiques, tous ces malentendus moraux, toutes ces impossibilités politiques et sociales qui nous étonnent et où nous ne pouvons voir que de sublimes rêveries, paraissaient assurément fort simples et d’une évidence incontestable dans une contrée aussi clémente et aussi riante que le canton de Génézareth. Une sorte de paradis terrestre, un jardin charmant qui produisait sans effort et sans discontinuité tous les fruits, un climat salubre, qui permettait à une foule entière de se nourrir avec quelques pains et quelques poissons semblaient donner la plus éclatante affirmation de chacune des paroles de Jésus. Quand il disait : « Ne soyez point en souci pour votre vie de ce que vous mangerez et de ce que vous boirez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. Regardez les oiseaux de l’air, ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n’amassent rien dans les greniers, et notre Père Céleste les nourrit, » il suffisait de contempler les eaux du lac, couvertes de volées d’oiseaux, pour croire à la vérité de ce langage. Et quand il ajoutait : « Pour ce qui est du vêtement, pourquoi en avez-vous souci ? Apprenez comment les lis des champs croissent : ils ne travaillent ni ne filent, cependant je vous dis que Salomon dans toute sa gloire n’a point été vêtu comme l’un d’eux. Si donc Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et que demain sera jetée dans le four, ne vous revêtirait-il pas beaucoup plutôt, ô gens de peu de foi ! » comment des hommes qui ne connaissaient du monde que les immenses tapis de fleurs des rives du lac de Tibériade n’auraient-ils pas été frappés d’une comparaison aussi juste et d’une preuve aussi décisive ? Tout pousse, tout grandit, tout vit, sans peine apparente en ce lieu délicieux ; or, personne, au temps de Jésus, ne connaissait le conflit brutal des forces de la nature ; personne aussi ne s’apercevait de l’effort caché, du combat terrible que se livrent pour subsister Aux dépens les unes des autres les diverses espèces animales et végétales ; on ne soupçonnait pas le prix auquel sont payés ces biens que la mansuétude du Père céleste semblait répandre sur la terre avec une prodigalité infinie ; on jugeait des choses par ce qu’on en voyait, et ce qu’on en voyait était si beau, si calme, si facile, qu’on se persuadait aisément qu’il en était de même partout