Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/901

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


et que l’unique souci des hommes sur toute la surface de notre triste globe devait être la recherche de Dieu et de la justice, tout le reste nous étant donné, si évidemment, par surcroît.

Aujourd’hui encore, quand on relit l’évangile au bord du lac de Tibériade, en laissant aller son âme aux impressions que cette lecture provoque, on oublie vite que le monde a vieilli, que ses lois les plus cruelles ont été mises à jour par une science implacable, et qu’au fond de tous les mystères de la nature et de la société une injustice et une violence ont apparu. On oublie aussi qu’il y a des climats trop rudes pour que les lis des champs puissent y pousser, des contrées trop froides pour que les oiseaux du ciel y trouvent leur nourriture.

Je me rappelle qu’ayant gravi la montagne où la tradition veut que Jésus ait prononcé le sermon des béatitudes, je m’y suis assis quelques beures pour y méditer à loisir sur ces promesses de bonheur dont aucune n’est bien centaine, pas même hélas ! celle qui annonce à ceux, qui pleurent qu’ils seront consolés. J’y étais absolument enfoui sous les bleuets ; la vue que j’avais autour de moi était fort belle ; d’un côté, le mont Thabor, de l’autre l’Hermon, puis, un peu plus près, le lac de Tibériade et l’emplacement de Magdala, à demi caché malheureusement par le mont d’Arbelle. Cette montagne est bien haute pour que Jésus y ait conduit une foule nombreuse. Qui sait cependant si ce n’est point en effet là qu’a été prononcée la plus belle et la plus consolante leçon de morale que l’humanité ait jamais reçue ? On y arrivait sans doute à travers des sentiers bordés d’arbres qui en rendaient l’ascension facile, et la vie oisive de l’Orient permet les longues promenades aussi bien que les rêveries sans fin. Quoi qu’il en soit, il n’est pas de lieu au monde où l’on se sente plus rapproché de ce royaume céleste auquel les Galiléens croyaient comme à une réalité prochaine, qui a été durant des siècles la sublime vision de la plus noble partie de notre race, et dont le mirage, si c’en est un, ne s’évanouira jamais complètement dans la conscience humaine. Ceux qui se persuadaient jadis que le règne de la justice se lèverait un jour sur la terre, que l’idéal de pureté, de résignation, de dévoûment et d’amour qui les charmait deviendrait la loi même de l’existence actuelle, se sont trompés sans doute ; mais qu’importe ? Nous devons à cette erreur ce qu’il y a de plus noble en nous. Ce n’est point en vain qu’ils se sont bercés d’espérances et qu’ils ont essayé de se soumettre à des règles absolues, forçant notre nature imparfaite à s’élever au-dessus d’elle-même, du milieu où elle est placée et des choses éphémères qui l’oppriment. L’âme ne se développe qu’en s’exaltant ; le progrès est toujours le fruit d’un désir démesuré. Si