Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/957

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Constantinople, qui s’est fait l’ami, le protecteur des Turcs, qui envoie des officiers, des administrateurs, des agens de toute sorte pour aider à une certaine réorganisation de l’empire ottoman.

Ce qui n’est point douteux, c’est que ces Turcs, qu’on croyait abattus pour longtemps, si ce n’est pour toujours, qui semblaient menacés de mort prochaine, n’ont pas tardé à reparaître dans la politique de façon à obliger tous les cabinets à compter avec eux. Ils ont été servis par les circonstances sans doute. Ils ont pour eux un puissant protecteur qui trouve évidemment aujourd’hui son intérêt à les soutenir. Ils ont été favorisés par toutes les rivalités européennes, par les tergiversations de la France et de l’Angleterre dans les affaires égyptiennes. Tout les a servis sans contredit : ils ont eu aussi assez d’habileté pour se servir de tout, pour saisir les occasions où ils pouvaient prendre position sans péril. Ils ont su profiter des fautes des uns, des embarras des autres. Ils se sont montrés incontestablement en tout cela d’habiles diplomates. Le résultat est ce qu’on voit en ce moment même : les Turcs ont reconquis une sorte de suprématie dans les affaires de l’Egypte ; ils ont au Caire un commissaire impérial, Dervisch-Pacha, qui est la représentation vivante de l’autorité du sultan aux bords du Nil. Ils ont pour le moment le premier rôle dans l’imbroglio égyptien, et cette intervention turque, elle ne se fait pas assurément au profit de notre influence. S’il en est ainsi d’ailleurs, il faut bien avouer qu’on y a un peu aidé depuis quelques années par une politique qui n’a su ni concevoir ni réaliser un dessein, — ni ménager d’anciens amis, ni se créer des amis nouveaux.

Et maintenant que cette intervention turque est un fait accompli, qui d’ici à peu sans doute sera suivi de la réunion d’une conférence européenne à Constantinople, que sortira-t-il de tout cela ? D’abord, par le mouvement même des choses, depuis les incidens qui se sont succédé dans ces dernières semaines et surtout depuis les scènes qui viennent d’ensanglanter Alexandrie, la question a évidemment changé jusqu’à un certain point de caractère. Elle est sortie du domaine des conflits obscurs et des négociations restreintes pour devenir définitivement l’affaire de l’Europe, un objet de délibération universelle. Il ne s’agit plus de savoir ce que feront la France et l’Angleterre, ce que veut la Porte elle-même : c’est désormais l’Europe qui est juge. Que les Turcs, qui ont l’air de prendre une revanche, essaient de profiter jusqu’au bout de ce retour de fortune et s’efforcent de tirer parti des circonstances pour restaurer dans son intégrité la domination du sultan sur les bords du Nil, pour ressaisir le gouvernement direct de l’Egypte, cela se peut. Le commissaire impérial, Dervisch-Pacha, aurait déjà laissé entendre, dit-on, que les rapports de la vice-royauté avec la cour suzeraine pourraient être modifiés. La diplomatie ottomane, à Constantinople comme dans les capitales du continent, met toute son habileté