Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/27

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discussion et de tourner ses regards vers l’avenir, en écoutant les voix de ces jeunes gens qui allaient être les recrues du barreau. Parmi ceux qui, pendant deux ans, suivirent sous son bâtonnat la conférence, quel est celui qui a pu oublier sa bienveillance et ses encouragemens ? Jamais maître ne s’est plus intéressé à ses disciples. Il prenait des notes sur tout ce qu’il entendait, et ses résumés contenaient les conseils les plus sûrs. Evidemment celui qui dirigeait ces travaux avec un tel soin se disait qu’il avait charge d’âmes.

Il ne se bornait pas à animer de sa parole la conférence du stage ; il aurait voulu multiplier les lieux de réunion, donner aux jeunes gens de plus fréquentes occasions de mûrir leur esprit en se formant à la discussion publique. Se souvenant de sa jeunesse, il voulait qu’un stagiaire fit partie de plusieurs conférences et ne se lassait pas de montrer quelle heureuse influence ce travail en commun peut exercer sur ceux qui le prennent au sérieux. Il appliquait à ces relations laborieuses ce que Cicéron disait de la grande société du genre humain : « C’est en s’instruisant les uns les autres, en discourant, en conférant ensemble ; c’est par la discussion et le raisonnement que les hommes se concilient entre eux et forment une certaine société naturelle. » Ainsi, disait-il aux stagiaires, vous vous préparez aux qualités que le barreau doit plus tard exiger de vous. Vous acceptez sans murmure la hiérarchie naturelle de l’ancienneté et du talent et vous commencez ces relations faciles, loyales, sans envie comme sans faiblesse, qui sont l’honneur de notre profession et feront en tout temps le charme de votre vie. »

Les discours prononcés en 1862 et 1863, lors de l’ouverture de la conférence du stage, portent l’empreinte d’une grande émotion. C’est qu’au fond M. Dufaure aimait le barreau d’un amour filial. Non-seulement il y voyait l’emploi des plus hautes facultés, mais surtout la nécessité de cultiver « ces trois nobles dispositions de l’âme : l’indépendance, le désintéressement et la modération. (6 décembre 1862). » Il ne connaissait pas de profession qui exigeât plus impérieusement l’exercice de ces vertus. Il répétait non sans fierté ce mot d’un vieux magistrat : « Ce que les autres hommes appellent des qualités extraordinaires, les avocats les considèrent comme des devoirs indispensables. » Jamais il ne peignit mieux les sentimens qu’il éprouvait que le jour où, montrant aux stagiaires tout ce que le barreau pouvait leur offrir de satisfaction modeste ou de brillante renommée, il termina en leur adressant ces paroles : « Notre profession permet enfin à chacun de vous de laisser après lui, en mourant, la réputation d’avoir été, dans le sens le plus large du mot, un honnête homme et, si les épreuves de la vie viennent à s’y prêter, un grand homme de bien. » Pour M. Dufaure, ce titre représentait le sommet des ambitions ; parmi ses auditeurs