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la ville au moyen âge, traduite aux frais du roi Victor-Emmanuel, le glorieux titre de citoyen romain, civis romanus. Il connaît l’Italie, non-seulement comme hôte de passage, mais comme on connaît une seconde patrie, parcourue, explorée dans tous les sens, et c’est dans cette confiance que nous ouvrons ses cinq volumes de voyages [1].

On y chercherait vainement des études sur l’art en Italie. M. Gregorovius est un historien exclusif ; s’il s’arrête à considérer une statue, un buste, un tableau, un monument, un paysage, c’est à titre de document historique. Il ne faut pas s’attendre avec lui à marcher dans les routes battues. Curieux de mœurs singulières et de coutumes locales, d’anciennes traditions qui puissent faire revivre à nos yeux les siècles passés, il a écrit deux volumes sur la Corse dont nous ne faisons que citer le titre, car tout le monde en France a lu Colomba. D’autres parties de ses voyages, celles que nous examinerons en premier lieu, sont des sortes de Reisebilder, où le souvenir d’Henri Heine est parfois sensible, mais avec moins de verve et d’humour : la fantaisie se joue plutôt dans le choix et l’opposition des sujets que dans l’esprit même de l’auteur.

Un des traits caractéristiques de l’écrivain allemand, c’est son goût pour la philosophie de l’histoire ; il aime à en saisir les contrastes, les contradictions, la grandiose ironie. Ce qui le captive surtout, c’est l’antithèse entre le monde païen et le monde chrétien, à chaque pas retrouvée en Italie dans les monumens et les ruines, rendue plus saisissante par la caducité de ce monde romain qui semblait éternel, et la vitalité de la secte obscure et méprisée qui, de l’ombre patiente des catacombes, devait surgir un jour et dresser la croix sur le Capitole. En le lisant, nous nous rappelions cette composition de Chenavard où le peintre nous montre, dans la partie supérieure du tableau, un César qui passe sur son char triomphal, entouré de légions, acclamé par la foule, tandis que, sous le sol miné, dans la Rome souterraine, au fond d’une crypte faiblement éclairée, des chrétiens, hommes et femmes, célèbrent leurs pieux mystères. Ces mêmes contrastes, M. Gregorovius les exprime en des images pittoresques, comme par exemple à Caprée, sur les ruines de la villa de Tibère, dans cette retraite où le César blasé lisait peut-être les écrits de l’hétaïre grecque Eléphantis, à la mode dans l’ancienne Rome, et qui traitaient de l’art le plus raffiné de la volupté, le voyageur rencontre un moine franciscain, un ermite boiteux, occupé à marmotter ses patenôtres.

Aux yeux d’un croyant, l’opposition du paganisme et du christianisme est sur tous les points criante, absolue ; un abîme sans fond les

  1. Wanderjahre in Italien : Leipzig : , 1881.