Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/36

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sépare. Pour l’historien détaché, bien des rapports secondaires subsistent entre les manifestations en apparence les plus dissemblables de la pensée religieuse ; comme origine commune, on peut les ramener aux instincts de religiosité, tels qu’ils se révèlent dans les religions les plus opposées ; en d’autres termes, il y a, dans l’histoire ainsi comprise, évolution plutôt que révolution. L’exégèse a démêlé tout ce que le catholicisme doit au judaïsme, à la morale stoïcienne, aux théogonies de L’Orient, aux pratiques mêmes du paganisme. Visitant à Agrigente les ruines du temple d’Hercule, notre auteur rappelle la célèbre figure de bronze de l’Hercule de Myron qui occupait ce sanctuaire : Cicéron, en son second discours contre Verrès, rapporte que le menton du dieu avait été usé par les nombreux baisers de ceux qui priaient dans le temple, comme l’est aujourd’hui le pied de bronze de saint Pierre à Rome. Nous sommes devenus seulement moins familiers avec les objets de notre vénération ; les anciens les baisaient au visage, nous les baisons à l’orteil.

Nulle part les vicissitudes de l’histoire ne frappent l’esprit avec plus de force qu’au milieu du ghetto où nous conduit ensuite M. Gregorovius. En quelques pages, il résume l’histoire des juifs à Rome, qui n’est qu’une longue lamentation, une longue imprécation contre les Césars et les papes, et cela dans la ville même où des œuvres sublimes consacrent les plus glorieux souvenirs de leur religion, où le Moïse de Michel-Ange trône dans sa sombre et redoutable majesté, où les peintures de Raphaël racontent les épisodes de la Bible dans le palais du pape où les Psaumes de David retentissent sous toutes les coupoles. Mais Jéhovah, vainqueur du Jupiter Capitolin, n’a pas abdiqué en faveur de Jésus. Les réprouvés du moyen âge prennent enfin leur revanche, en infestant le monde moderne de la maladie de l’or. Par là ils le dominent, et chaque jour leur empire s’accroît, leur Messie est proche, si l’on entend par Messie l’expression mystique de l’affranchissement et de la royauté des peuples.

Au sortir du ghetto, afin de secouer la puanteur qui s’exhale de tant de haillons, M. Gregorovius court vers la côte latine à quelques heures de Rome ; il erre dans des solitudes marines, devant les horizons clairs et dormans, sur la plage au sable luisant et mol, où bruit la mer aux mille reflets. « Là-bas le cap fabuleux de Cîrcé jette au loin ses feux comme un énorme saphir, les petites îles de Ponza soulèvent à peine au-dessus des vagues leurs crêtes bleuâtres, semblables à des calices, des centaines de voiles blanches vont, viennent et disparaissent… » — Les tempes rafraîchies par la brise de mer, notre voyageur retourne, à Rome. En quête de spectacles qui le transportent en plein moyen âge, il visite la chapelle des Morts du Ponte-Sisto, toute tapissée d’ossemens humains,