Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/40

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civilisation les met en relation synthétique avec la vie elle-même, et il aurait signalé ce qu’ils ont de profondément vrai et de réel s’il lui était donné de mesurer, d’après les monumens, l’organisme intellectuel de l’espèce humaine ; étant donnés la civilisation et l’état d’esprit d’un peuple, certaines créations doivent en résulter avec une nécessité de nature, » comme la cellule, la coquille ou la carapace d’un animal nous révèlent sa structure, ses fonctions, ses mœurs. « La tragédie d’Eschyle, ajoute notre auteur, se comprend mieux, quand on a vu un temple de Pœstum ou de Sicile, qui en sont la traduction architecturale… On ne peut, à la vue d’un temple dorien, s’abstenir de considérer dans quels grands et simples rythmes la vie de la nation grecque a dû se mouvoir, s’il est vrai que la manière de sentir propre à chaque peuple s’exprime de la façon la plus générale et la plus visible dans son architecture religieuse, » et l’architecture des Grecs est noble et simple comme leur âme. L’œuvre d’art considérée de la sorte résume en elle et nous révèle la physionomie de siècles entiers. M. Gregorovius décrit en ces termes tout ce que lui suggère l’aspect de la grande tête byzantine en mosaïque de Jésus-Christ Pantocrator, qui décore l’église de Monreale, près de Palerme : « Cette figure gigantesque exprime une puissance surnaturelle et une sombre majesté. En général, les têtes de Christ byzantines ont quelque chose de démoniaque, comme les figures mystiques des dieux d’Egypte… Ce type nous conduit dans un royaume d’idées bien plus éloigné du monde moderne que ne l’était l’antiquité. C’est une abstraction effroyable, une nécessité qui exclut toute imagination, tout accident, tout libre développement de la vie humaine. D’une pareille figure de Christ sort, comme d’une tête de Méduse, un souffle de pétrification. Je ne puis contempler de pareilles images sans lire l’histoire de l’église chrétienne comme en un miroir prophétique ; l’ascétisme fanatique, l’institution monacale, la haine des juifs, la persécution des païens, les combats dogmatiques, la toute-puissance des papes… Pour le développement de l’art chrétien dans le progrès des siècles, rien n’est plus important que la comparaison d’une pareille tête de Christ avec celle du Titien et de Raphaël ; les deux extrêmes limites de la conception du divin s’y trouvent exprimées. » C’est ainsi que les œuvres d’art sont les meilleurs. documens pour marquer les transformations et les aspirations d’une époque. De même, les œuvres contemporaines s’éclairent les unes par les autres. Il y a plus d’une analogie secrète entre la Somme de saint Thomas d’Aquin et une cathédrale gothique : les poèmes de Dante et de Wolfram d’Eschenbach sont plus faciles à saisir, à la vue d’un dôme italien ou d’un munster allemand. — On voit, par ces exemples, que M. Gregorovius considère les œuvres d’art plutôt en pur historien à titre de renseignemens, qu’en artiste,