Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/900

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balancement de la file, -hommes, fardeaux, bêtes, cordes qui les relient, a une grâce lente, uniforme, reposante. A six heures, nous sommes amarrés à la rive escarpée de Louqsor. Je quitte avec douleur notre bon petit bateau le Boulaq, aux excellens souvenirs, et le reïs Mohamed, et le cuisinier grec, dont le cœur trop tendre s’était épris des charmes un peu simiesques de ma petite femme de chambre milanaise, mais dont la cuisine a été excellente malgré ses agitations. Nos amis nous attendent sur la berge. Mais rien ne me console, et ces derniers jours sont parmi les meilleurs de mon souvenir.


Mardi, 17 janvier.

Nos petites chambres sont d’une extrême simplicité. Murs crépis à la chaux, une natte par terre, un lit de fer et sa moustiquaire, un divan, une commode. L’hôtel lui-même est très pittoresque ; une longue succession de bâtimens étroits d’un blanc de neige, composée d’une galerie élevée à 2 mètres du sol, sur laquelle ouvrent les chambres. Autour, un vaste jardin planté de magnifiques rosiers, de cassis, de cannes en fleurs, d’orangers et de limons d’où pendent les gros fruits d’or pâle, de plates-bandes entières de réséda fleuri. Partout des dattiers splendides deux fois hauts comme la maison, des palmiers doums au feuillage dur découpé comme du fer-blanc et aux troncs couverts de loufa, la belle plante grimpante. Des milliers d’oiseaux dans les arbres, des fragmens de sphinx, des stèles, des statues mutilées de déesses gisent partout. Ce matin, nous allons à Karnak avec les G… qui, installés ici depuis une semaine, veulent nous en faire les honneurs. C’est le jour du marché ; il faut nous y arrêter, car d’attraction est irrésistible. Bravant une poussière épaisse, infecte, où nos bottines enfoncent à la cheville, nous traversons la ville, l’endroit le plus pauvre et dégradé que j’aie encore vu. Les maisons consistent en trois murs de la hauteur d’un homme, en terre battue ; le quatrième, troué et croulant, fait la façade et la porte. Le toit est en terre aussi, et de la vieille paille de dattiers y sert de litière aux moutons, aux chèvres, aux poules, aux chiens, qui, de là, aboient furieusement aux passans. Tout cela est construit à des niveaux différens sur les buttes de décombres qui recouvrent presque entièrement les temples, les sphinx, les statues colossales, les colonnes de l’ancien Louqsor. Là grouillent des familles misérables, d’une saleté sordide. Les enfans font pitié, mangés de mouches, de maux, de misère. L’incurie superstitieuse des mères est inouïe. Laver les enfans les ferait mourir ; chasser les mouches de leurs yeux leur attirerait encore plus de mal. Aussi meurent-ils dans une proportion effrayante. Ici je ne puis