Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 53.djvu/149

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faibles peut être regardé comme débilitant. Elles sont souvent aussi d’une aigreur désagréable et indigeste. Le vin a presque disparu de l’usage. L’ouvrier en fait une consommation de luxe de temps à autre, le fermier n’en use qu’aux jours de fête. La Picardie a renoncé à en produire, même dans ses crus naguère assez renommés relativement, de Saint-Acheul, d’Allonville et des faubourgs de Beauvais. Beaucoup de ces vins indigènes n’étaient que le résidu aigri d’un verjus tel que l’échevinage en interdisait la vente[1]. Il n’y a guère plus que dans l’Aisne qu’il y ait une production de vin un peu considérable (192,920 litres en 1875). Outre la bière qui s’est accrue et le cidre qui a diminué en Picardie, les paysans de toutes ces régions font volontiers usage des boissons chaudes, usitées au XVe siècle à ce point qu’un auteur de ce temps signalait dans leur abus, à Boulogne, une cause d’affaiblissement de la race[2]. Partout où les Anglais ont passé, séjourné, nous trouvons dans ces pays le goût des boissons chaudes. On fait un prétendu thé jusque chez le pauvre avec je ne sais quelles plantes sèches sans saveur et sans arôme.

Le progrès du vêtement, quoique considérable, avait moins à faire dans ces pays du Nord, où les fabriques des villes et le tissage des campagnes avaient familiarisé les populations avec les étoiles de laine, abondamment produites. Une monographie consacrée à une famille de travailleurs ruraux composée du père, de la mère et de deux enfans, dans les recherches de ce genre faites sous la direction de M. Le Play, nous présente le vestiaire de la famille agricole avec indication du prix des objets. Il s’agit de travailleurs très petits propriétaires. Je prends cet inventaire comme l’expression d’une certaine moyenne représentée par des détails un peu minutieux, mais instructifs. Cette petite statistique rurale, avec état descriptif et évaluation des prix, qui porte d’abord sur les vêtemens du chef de famille, met sous nos yeux tout un assortiment d’une famille de ménagers et peut s’appliquer à l’élite des ouvriers ruraux. On y trouve même un habit noir, preuve que notre travailleur rural se rend quelquefois en bourgeois aux fêtes ; mais que peut être un habit coté 15 francs, tandis que la redingote est évaluée 35 francs et que le pantalon de drap noir est du même prix que l’habit ? On énumère aussi un pantalon de coutil rayé qui vaut 5 francs, un sarrau de toile bleue, 6 francs ; un gilet de colonnade, 4 francs ; des bas de laine, 3 francs ; une paire de chaussons, 1 fr. 30. Un travailleur rural qui a un habit noir doit avoir un chapeau de ville ;

  1. Voyez la Vie municipale au XVe siècle dans le Nord de la France, par M. de Calonne, vice-président de la Société des antiquaires de la Picardie, 1 vol. in-8o ; Paris, Didier.
  2. Voyez le Pays boulonnais, par E. Deseille, 1 vol. in-8o.