Page:Revue des Deux Mondes - 1883 - tome 58.djvu/39

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que les frères hospitaliers leur ont fait apercevoir. « Le ciel est pour ceux qui y pensent, » disait Joubert. On y pense dans l’asile de la rue Lecourbe.

On ne prend pas seulement les infirmes dans cette maison du bon Dieu ; on y prend aussi les aveugles-nés que leurs maladies excluent de l’institut dont Valentin Haüy fut le fondateur. Avec leurs gros yeux laiteux, saillans hors de la tête, ils sont horribles à contempler ces malheureux pour lesquels il a été nécessaire d’organiser une classe spéciale, car ils exigent un enseignement particulier. Je les ai vus lisant leurs livres ponctués, écrivant à l’aide du poinçon et de la grille inventés par Braille, penchant la tête comme des oiseaux attentifs pour mieux saisir les modulations de la voix, regardant par le toucher, et remplaçant le sens qui leur manque par l’acuité des autres. Je suis entré dans la classe de musique ; cinq de ces enfans voués à l’obscurité perpétuelle, assis devant cinq pianos, jouaient cinq airs différens, au milieu desquels ne s’égarait pas leur professeur, vivant comme eux dans la nuit, sorti de l’Institut des jeunes aveugles, marchant à grands pas dans la chambre, jetant ses, bras en avant, s’arrêtant tout à coup et faisant taire les élèves, dès qu’il m’entendit parler. Il toucha légèrement la manche de mon vêtement et parut surpris ; il frôla des doigts la robe du supérieur qui m’accompagnait et dit : « Bonjour, révérend père Gaëtan ! » Il l’avait reconnu : son toucher avait vu clair. A ma prière, les enfans reprirent le morceau interrompu : ils ne s’en tiraient point mal ; les aveugles sont passionnés de musique ; pour eux le bruit harmonieux est de la lumière.

Depuis une année environ, les frères de Saint-Jean-de-Dieu ont organisé dans leur asile ce qu’ils nomment une harmonie, c’est-à-dire un orchestre. Sous la direction de M. Alfred Josset, on tâche de donner aux pensionnaires « un talent d’agrément » qui sera peut-être un jour leur gagne-pain. Les enfans prennent plaisir à la classe de musique, et l’orchestre est nombreux. Pour des motifs que j’ignore, je n’y ai vu aucun instrument à cordes ; l’instrument spiritualiste par excellence, l’instrument qui seul a « une âme » est remplacé par les clarinettes, les cornets à piston, les ophicléides et les tambours. Si Marsyas venait là pour défier Apollon joueur de viole, il ne le trouverait pas. C’est de la musique de chambre qui a besoin de plein air pour ne pas être assourdissante. Les enfans arrivent, se traînant comme des crabes blessés ; on leur distribue leurs instrumens, ils se rangent selon un ordre déterminé, le professeur donne le signal et la tempête éclate. Jamais orchestre militaire n’a produit telle rumeur. Qu’importe ? Plus d’un de ces malheureux pourra sans doute, un jour, faire sa partie dans quelque