Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/49

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les dispositions militaires paraissaient bien conçues, et si Frédéric avait réellement servi de modèle, il n’avait que des complimens à faire à son imitateur. Il n’y avait pas moins de quatre armées dont il fallait assurer le service et combiner les mouvemens : celle d’Italie, celle d’Alsace, et l’armée royale divisée en deux corps distincts, dont l’on devait entrer en Flandre avec le souverain lui-même, tandis que l’autre, tenu en réserve sur la droite, couvrait la France en s’étendant jusqu’à la rive gauche du Rhin. Conti, qui commandait le premier corps, était jeune et plein d’ardeur ; le roi avait à ses côtés pour conseiller le maréchal de Noailles lui-même, auquel, après les premiers momens d’irritation passés, l’opinion publique rendait justice comme à l’habile préparateur d’une bataille dont un malheureux hasard seul avait compromis le succès ; la réserve était confiée à Maurice de Saxe, élevé ce jour-là même au rang de maréchal de France. Cette haute dignité, à la vérité, ne lui fut pas conférée sans quelques hésitations de la part du roi et sans quelques murmures de la part des courtisans. C’était un Allemand, disait-on, le frère d’un roi engagé dans des alliances suspectes, un chercheur d’aventures et un quêteur de couronne, prêta vendre son épée à toutes les causes. Puis il était protestant, et, depuis le maréchal de Schomberg banni après la révocation de l’édit de Nantes, aucun hérétique n’avait commandé en chef, une armée française. — « Il n’a rien, disait Louis XV, qui l’attache à la France que ses maîtresses, et il en retrouvera toujours. » Ce fut Noailles qui, par une généreuse insistance, vint à bout de ses scrupules, et il y eut d’autant plus de mérite que, Maurice étant resté l’ami et le confident du maréchal de Broglie jusqu’à la dernière heures il pouvait craindre de sa part une malveillance personnelle. « Mais, dit-il au roi, les officiers qui sont portés vers le grand sont si rares que je regarde cet homme comme précieux : il a de l’élévation dans l’esprit et du sentiment dans le cœur ; .. la méfiance l’éloignerait, la confiance l’attachera. » — C’était parler lui-même en homme de cœur et juger en homme d’esprit.

L’armée d’Alsace paraissait la moins bien partagée, non que le vieux Coigny qui en restait chargé fût sans mérite, mais il était usé par l’âge et les fatigues. Suffisant tant qu’il n’y aurait qu’à rester sur la défensive, et garder le territoire français, il serait évidemment au-dessous de sa tâche si on se décidait à satisfaire aux exigences de Frédéric et à pousser une pointe en Allemagne. Mais, pour ce jour-là, il y avait un candidat au commandement que désignait l’amitié du roi de Prusse, ou plutôt qui se désignait lui-même. C’était Belle-Isle, dont la santé était imparfaitement rétablie par une