Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 71.djvu/101

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petit parloir, qu’illumine une clarté douce. Spectacle charmant pour tout autre regard que le sien ! D’un côté du foyer, Philippe fait sauter sur ses genoux son enfant à lui, qui est aussi son enfant à elle. Près de lui, une jeune fille aux cheveux blonds, une seconde Annie, aussi belle, aussi pure que la première à dix-huit ans. De l’autre côté du foyer, la’ mère sourit à son fils. Enoch, l’homme fort, sent son cœur se briser, ses membres défaillir. Comme un voleur, il se retire, tâtant les murs, prenant une peine infinie pour que le galet dont l’allée est sablée ne grince pas sous ses souliers, pour que la porte ne crie pas sur ses gonds en se refermant. Une fois dehors, il se prosterne et prie. Que demande-t-il ? La force de se taire.

En effet, il vit, sans se faire reconnaître, non loin des siens ; il vit du travail de ses mains, mais, cette fois, sans espérance, sans courage : car ce n’est plus pour eux qu’il travaille. Le coup a été trop rude ; ses forces déclinent ; il va mourir. Il parle à la vieille femme chez laquelle il demeure : « Jurez, dit-il, sur le livre, que vous ne révélerez point mon secret avant que je sois parti. » — Elle jure. Alors, il se découvre à elle. Après sa mort, elle amènera les enfans, « afin qu’ils aient au moins connu pendant un instant la figure de leur père. » Elle remettra à Annie une boucle de cheveux, coupés autrefois sur le front du petit enfant malade : « Moi, dit-il, je n’en ai plus besoin, puisque je vais le voir. Pour elle, ce sera un signe que j’étais bien lui, et que je ne lui en veux pas. » — A partir de ce moment, il est tranquille : dans trois jours, elle saura combien elle était aimée. La troisième nuit, l’océan élève sa voix plus forte, plus profonde : « Une voile ! une voile ! crie Enoch ; je suis sauvé ! » — Et il meurt.

« Mon livre, a dit orgueilleusement M ; Zola, est le premier qui ait vraiment l’odeur du peuple. » Nous pensons que M. Zola a raison. Mais si le peuple a son odeur, il a quelquefois son parfum. C’est ce parfum que l’on respire dans des livres comme Geneviève et comme Enoch Arden.

A mesure que le poète vieillit, il semble perdre le « don de l’indéterminé, » qu’Edgar Poe admirait comme sa faculté la plus rare ; en revanche, ses peintures prennent plus de précision et de solidité. Au lieu d’ombres qui se meuvent dans la brume, il nous offre des caractères qui agissent en pleine lumière. Quitte envers la muse épique, il se laisse tenter par le drame. Cette dernière partie de l’œuvre se compose de cinq pièces. Le Faucon a été représenté, en 1879, au Princess Theatre ; la Coupe, jouée ; en 1881, au Lyceum, n’a obtenu, malgré le talent d’Irving et d’Ellen ‘ferry, qu’un succès d’estime. Nous ne croyons pas nécessaire de parler du premier de ces ouvrages, qui n’est qu’une gracieuse fantaisie de couleur exotique, et nous