Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 71.djvu/434

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barbare et qui soumet à une rude épreuve les plus patiens caractères. Au sortir du lazaret de Port-Bou, vilaine auberge où la promiscuité forcée est le moindre inconvénient, la liberté paraît bien douce. On sort de cette geôle avec les dispositions d’un écolier en vacances. Le paysage ressemble beaucoup à celui de Cerbère, qui est la dernière station de France et dont la gare domine quelques pauvres maisons, gauchement alignées au fond d’un étroit ravin. La mer est au bout de ce misérable hameau. Port-Bou a une autre mine et d’autres prétentions. Le village est devenu bourg, et le bourg deviendra une petite ville. La compagnie du chemin de fer a bâti, sur le haut du plateau, une église vraiment jolie et dont l’architecture hardie fait très bon effet : on dirait une petite cathédrale. Dans ces gorges profondes et sombres des Pyrénées-Orientales, l’horizon est borné de toutes parts, les vallées sont étroites, les collines pelées. Le souvenir de la quarantaine assombrit encore ces tristes lieux. Avec quel plaisir on les quitte pour respirer un air plus libre, sinon plus pur, et comme la scène change d’aspect au bout de quelques minutes ! À droite, ce sont des plaines fertiles, des bois touffus, des prairies bien arrosées, quelques vieux ponts sur des rivières paresseuses, que les eaux de la montagne grossissent en temps d’orage et transforment en torrens. Çà et là, sur les hauteurs, les ruines d’un fort, une tour délabrée, rappellent les mœurs d’un autre âge. Le fond du tableau est magnifique : des rochers escarpés, dentelés, taillés à pic, rompant la ligne un peu monotone des monts couronnés de plus et de chênes verts. Dans la vallée et sur les coteaux, des oliviers robustes et la vigne chargée de fruits. Le sol est admirablement cultivé ; l’industrie de l’homme est tout à fait en rapport avec cette nature riante et féconde. Le ciel et le soleil sourient à cette terre si riche. La race qui la cultive est forte, laborieuse et tenace, vaillante et sobre. À gauche, tout semble avoir été disposé pour le plaisir des yeux. La voie ferrée longe la mer, souvent à une petite distance, et, si enchanteur que soit le paysage de l’autre côté, c’est la mer qui captive la curiosité du touriste. Il entend le murmure de ses mille voix, il aperçoit les petites vagues blanchissantes qui déferlent doucement sur la grève, et quand elle se dérobe à sa vue, il la retrouve, un moment après, toujours plus belle. Le contraste des couleurs est un vrai concert pour les yeux. La teinte grise des rochers, les tons rouges de la terre, les nuances variées de la végétation se fondent en un harmonieux ensemble, et le ciel, illuminé par le soleil d’août, fait encore ressortir le bleu profond de la mer aux reflets étincelans. La beauté divine de la Méditerranée justifie les épithètes de la poésie homérique. La chaleur est tempérée par la brise marine et l’air des montagnes. Le spectacle, qui est ravissant, abrège le trajet et dissipe les pensées tristes. Toutefois une pointe