Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 72.djvu/796

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des bâtimens recruteurs qui y paraissent périodiquement, tendent au même but avec plus de succès. On m’explique ce fait par l’absence d’un pouvoir étranger qui puisse protéger les chefs, par les habitudes d’insubordination que les travailleurs rapportent dans leurs îles, de Queensland ou d’autres colonies australiennes à la fin de leur engagement, enfin par le dépérissement physique et moral des traces océaniennes. Dans les sociétés en décomposition, tous les liens se relâchent avant de se briser. Le prestige du chef s’éteint naturellement et graduellement avec l’extinction naturelle et graduelle de la tribu [1].

Le contraste entre ce qui se passe à Fiji, grâce à la politique suivie par les gouverneurs, et la ruine que nous voyons s’accomplir dans d’autres groupes, n’en est pas moins significatif, et il serait difficile, il me semble, de ne pas rendre justice à la sagesse des représentans de la couronne d’Angleterre.

El la population de Fiji ? Quels sont les effets des soins si suivis, si intelligens, je dirai presque si tendres que lui prodiguent ses nouveaux maîtres ? Hélas ! elle décroît, — dans une proportion moindre, il est vrai, que dans plusieurs archipels indépendans. Il y a des oscillations, des hauts et des bas, mais somme toute elle décroît. De 160,000 âmes qu’elle comptait avant 1871, elle est descendue à 115,000 lors du dernier recensement, tandis que celle des blancs : Anglais, Allemands, Scandinaves et un petit nombre d’Américains s’est, dans le même espace de temps, élevée de 200 ou 300 à plus de 2,000. C’est d’abord la rougeole introduite par un bâtiment de guerre anglais, la Didon, qui, en quelques mois, a réduit si considérablement la population fijienne. En ce moment, la coqueluche fait de grands ravages parmi les enfans et décime d’avance la génération à venir. Les maladies d’origine européenne sont toujours, et surtout à leur début, fatales au sauvage. J’entends dire que, malgré l’excellence des mesures sanitaires prises par les autorités coloniales, la race fijienne s’éteindra dans un avenir peu éloigné. Cette prophétie mélancolique trouve cependant des contradicteurs. Sauf quelques exceptions, notamment par exemple les îles de Wallis et de Futuna, les mêmes faits se produisent, avec plus d’intensité, dans tous les groupes du Pacifique, y compris la Nouvelle-Zélande. Partout le contact du blanc semble désastreux pour les races océaniennes. On sait les conséquences terribles de l’abus dus boissons alcooliques. A Fiji, il y a défense

  1. Il y a cependant des archipels où l’autorité des chefs de tribu n’a pas souffert, par exemple la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Irlande, et, autant qu’on sache, la Nouvelle-Guinée.