Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/446

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Si les Canadiens français n’avaient pas pris fait et cause pour Riel, s’ils s’étaient abstenus de lui prêter un concours actif, il n’en était pas moins vrai que les sympathies du plus grand nombre lui étaient acquises, et que, dans le parlement, leurs représentans avaient, en maintes circonstances, élevé la voix pour réclamer une enquête sur les griefs des demi-blancs, et des mesures plus humaines vis-à-vis des Indiens.

Puissante par le nombre, par l’influence et par la culture intellectuelle, cette population est arrivée à faire accepter au Canada sa langue comme langue officielle au même titre que l’anglais, à être représentée dans le ministère aussi bien que dans le parlement, à créer et à entretenir des universités exclusivement françaises, une presse quotidienne, à soutenir un clergé catholique. À se l’aliéner on courrait grand risque, celui de rompre le lien si frêle qui unit encore le Canada à la métropole et de provoquer une rupture que souhaite un parti nombreux. La haine implacable et vivace des Irlandais contre toute domination anglaise, le mécontentement des partisans du libre échange causé par les mesures protectionnistes de l’administration de sir John Mac-Donald, haine et mécontentement avivés sous-main par les fenians, ne permettaient guère au ministère de s’aliéner les votes et l’appui des Canadiens français. Toutefois la loi devait suivre son cours. Le 20 juillet 1885, le gouverneur général prorogeait le parlement, et le même jour Louis Riel comparaissait devant la cour de Régina sous la prévention du crime de haute trahison. Interrogé par le juge Richardson, président du tribunal, il déclarait plaider la non-culpabilité. Les avocats Fitzpatrick et Lemieux défendaient l’accusé, que poursuivait Me Robinson, remplissant les fonctions du ministère public.

Riel ne prétendait pas être innocent des charges que l’accusation relevait contre lui, ni décliner la responsabilité de ses actes. Il reconnaissait avoir pris part à l’insurrection, en avoir été le chef, tout en laissant à son lieutenant Dumont la direction des opérations militaires, mais il déclarait que cette insurrection était légitime, que les demi-blancs n’avaient fait que défendre leurs droits, violés depuis des années, et repousser la force par la force. Il alléguait pour sa justification les nombreuses pétitions présentées, conformément à la loi, par les demi-blancs pour obtenir justice, le silence dédaigneux qu’on leur avait opposé, l’agitation, toute pacifique au début, à laquelle il avait eu recours pour obtenir, tout au moins, l’examen de leurs plaintes, agitation autorisée par de nombreux précédens, et conforme aux usages anglais. Puis d’accusé il se faisait accusateur. Le gouvernement canadien, en acquérant de la Compagnie de la baie d’Hudson les immenses territoires du nord-ouest, en devenait propriétaire, mais à la charge pour lui de respecter les