Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/547

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présenté ; il m’avait accueilli avec bienveillance ; du reste, je le voyais rarement ; mais sa position l’indiquait naturellement dans les circonstances où nous nous trouvions. Je me rappelle même, en ce moment, que deux ou trois jours avant l’arrivée de l’empereur, cherchant dans mon esprit quelque moyen de résistance, je me mis en route pour parler du duc d’Orléans à Carnot, que je ne connaissais pas et n’avais jamais vu. Je ne le trouvai point chez lui et j’en restai là.

Je partis promptement de Paris pour les Ormes, craignant qu’il ne vînt en fantaisie aux manipulations de constitution de placer mon nom dans ce caput mortuum de la chambre des pairs royale, dont on entendait faire l’embryon de la chambre des pairs impériale. C’était une appréhension sans fondement ; j’appris même bientôt après que, mon nom ayant été prononcé devant l’empereur, il n’y avait pas mordu. Je revins dès lors et je trouvai Benjamin Constant conseiller d’état, en grâce auprès de l’empereur, en train de devenir sa nymphe Égérie et le Solon de la France.

Il avait quitté Paris à l’arrivée de l’empereur et s’était réfugié à Angers, je crois, contre une proscription qu’il avait raison d’appréhender. Son article, inséré dans le Journal des Débats, était foudroyant. Depuis Tacite et Juvénal, jamais la tyrannie n’avait ainsi été dévouée à l’exécration publique. Rassuré par ses amis, il revint. L’empereur, plus malin que lui, qui pourtant l’était beaucoup, voulut le voir. Il le vit, et Benjamin Constant sortit de l’entrevue aussi convaincu des bonnes intentions impériales qu’il pouvait l’être de quelque chose, ce qui, à la vérité, n’était pas beaucoup dire.

En entrant dans le grand appartement qu’il occupait dans la rue Saint-Honoré, je vis au pied de l’escalier une voiture de remise attelée et, dans l’antichambre, un habit de conseiller d’état, étalé sur un canapé. Dans le salon, Benjamin Constant était établi auprès de M. de Humboldt, ils s’endoctrinaient réciproquement ; j’ai lieu de croire que M. de Humboldt était pour quelque chose, voire même pour quelque chose de plus que quelque chose dans la conversion de son interlocuteur ; en tout cas, c’était lui qui riait dans sa barbe et qui se frottait les mains en sortant.

Benjamin Constant n’entra, vis-à-vis de moi, dans aucune explication. Je ne lui en demandai point. Nous primes l’un et l’autre la situation telle qu’elle était : je me bornai à lui dire et bientôt à lui répéter qu’il y allait de son honneur de ne montrer aucune faiblesse à l’égard de l’empereur ; de ne fléchir sur un aucun principe et d’armer la France de toutes pièces contrôle retour trop probable du despotisme. Il en convint, nous passâmes en revue les points essentiels et nous ne fûmes en dissentiment que sur un seul : l’hérédité de la