Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/693

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troisième fille de son oncle Salomon Heine, le riche banquier de Hambourg. Le petit cousin pauvre pouvait-il trouver grâce aux yeux de cette opulente héritière ? Il pleura la femme, il pleura la dot. La blessure était profonde et toujours prête à saigner. Quand il apprit qu’Amélie épousait John Friedländer, il sentit se rouvrir dans son cœur la source des larmes et des chants, car ce bel oiseau à l’étincelant plumage ne pouvait pleurer sans avoir envie de chanter.

Il passa bien des années sans rencontrer l’ingrate ; lorsqu’il la revit, la blessure s’était formée et ne saigna plus ; mais il déclara « que le monde lui semblait fade et insipide, que la terre avait une odeur de violette séchée. » Au reste, ce n’était pas seulement en faisant des vers qu’il se soulageait de ses peines de cœur. Il avait une autre méthode plus efficace encore, qu’il pratiqua toute sa vie. Il avait reconnu dès sa petite jeunesse qu’on ne se guérit des femmes que par les femmes, qu’il faut conjurer Satan par Belzébut. Avait-il à se plaindre de la Vénus de Médicis, il se consolait de ses rigueurs auprès d’une autre divinité qu’il appelait la Vénus aux camélias. Jamais il n’usa de rien sans abus, et il l’a payé. Il était encore dans la force de l’âge lorsqu’il fit connaissance avec la femme noire, qui le tourmenta longtemps avant de le prendre et de l’emporter. Il a eu le courage de la chanter, elle aussi, « jusqu’au moment où elle lui ferma la bouche avec une poignée de terre. » — « La femme noire avait pressé ma tête sur son cœur ; où ses larmes avaient coulé, mes cheveux devinrent gris. Elle m’embrassa, et je perdis mes forces ; elle me baisa les yeux, et je devins aveugle ; de ses lèvres sauvages elle suça la moelle de mes reins. »

Salomon Heine ne s’était pas soucié d’avoir un poète pour gendre ; on ne peut lui en faire un crime. Il avait assez d’esprit pour goûter celui de son neveu et pour deviner à peu près ce que valait ce gaillard pèlerin ; mais il savait encore mieux ce que valait un groschen. Parti de petits commencemens, il lui semblait fort naturel que chacun s’industriât, s’évertuât comme lui, et il n’admettait pas qu’on fit danser ses écus. Son neveu l’accusait de ladrerie, le mettait au rang « de ces oncles chagrins qui calculent douloureusement ce que coûtera la partie de campagne. » Comme l’a remarqué Maximilien Heine, le plus jeune frère du poète, il y avait entre l’oncle et le neveu ou procès toujours pendant et une incompatibilité mutuelle de caractères et de principes. L’un disait : « Je suis la gloire de ma famille, que j’ai réconciliée avec les muses, et on me doit des remercîmens. Le meilleur emploi que mon oncle puisse faire de son énorme fortune est de pourvoir non-seulement à mes besoins, mais à mes plaisirs, qui sont pour moi des besoins d’imagination. » L’autre ripostait : « Mon neveu a du talent et tourne bien les vers ; mais c’est un bourreau d’argent, et je n’ai aucune envie de gaspiller à son profit une fortune péniblement