Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/722

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le grand chef libéral, le tacticien habile, l’orateur à la parole puissante et entraînante qui exerce une sorte de dictature. Jusqu’au dernier moment, il peut modifier ses projets de façon à déconcerter ses adversaires, et il garde assez d’ascendant pour vaincre bien des résistances. Au fond, cependant, il ne faut pas s’y tromper, le ministre qui entreprend cette révolution en Irlande, qui l’a promise à son arrivée au pouvoir, se trouve dans des conditions singulièrement critiques. Il va avoir affaire à des oppositions redoutables, d’autant plus redoutables qu’elles s’appuient sur une opinion visiblement agitée et inquiète. La partie financière des projets de M. Gladstone, qui peut mettre 2 milliards à la charge de l’Angleterre pour libérer la propriété irlandaise, ne rassure pas plus les Anglais que la partie politique, qui semble devoir promettre à l’île sœur une sorte d’indépendance nationale.

Plus on va, plus l’opinion se défie et craint de voir s’engager définitivement cette campagne qui peut devenir la crise la plus périlleuse pour la puissance britannique ; c’est ce qu’il y a de plus clair. M. Gladstone peut certainement triompher, si, par ses projets comme par ses discours, il réussit à rassurer l’opinion, à montrer ce qu’il y a de juste, de moral, de réellement conservateur dans une mesure qui garantit les propriétaires en rachetant une vieille iniquité. Il peut sûrement aussi échouer dès les premiers pas devant la coalition de ceux qui lui reprochent d’engager démesurément les finances anglaises dans une opération hasardeuse, et de ceux qui l’accusent de mettre en péril par son parlement ou son grand conseil irlandais l’unité de l’empire britannique. Dans tous les cas, il y a une chose certaine, c’est qu’après cette grande tentative, si elle échoue, on ne voit pas bien quel gouvernement, conservateur ou radical, aura assez d’autorité et de force pour contenir l’Irlande brusquement rejetée dans les agitations secrètes et les conspirations qu’on n’a jamais pu vaincre.

Non, assurément, ce n’est pas facile de gouverner un grand pays. M. Gladstone en fait l’expérience avec ses réformes, qu’il ne fera pas aisément accepter, et qui contiennent en effet un assez redoutable inconnu pour l’Angleterre. M. de Bismarck lui-même, malgré son omnipotence, a quelque peine à faire marcher l’Allemagne, comme il le disait autrefois, et à mener de front tous les projets auxquels il attache la fortune de sa politique. Il est vrai que, depuis quelque temps, il multiplie singulièrement ces projets et qu’il donne de l’occupation à toutes ses assemblées, aux chambres prussiennes comme au parlement de l’empire. Ici, au Landtag, il s’agit de cette étrange et chimérique entreprise de la germanisation des provinces orientales par la suppression de l’élément polonais. Là, à la chambre des seigneurs de Prusse, s’agite la question des nouvelles lois religieuses destinées à en finir avec l’éternel « Culturkampf ; » au parlement de l’empire, au Reichstag, on discute sur le renouvellement des mesures de défense