Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/104

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pour avoir appris aux jeunes écrivains de l’Amérique à s’en rapporter à eux-mêmes, à suivre leur propre impulsion ; son génie communicatif possédait la puissance de mettre en mouvement l’intelligence des autres. Ce que la sagesse de la Nouvelle-Angleterre pouvait avoir d’étroit céda devant son exemple. Théiste, Emerson goûtait la spiritualité de toutes les philosophies antiques ; en s’attachant aux pas de Platon, il n’était pas opposé cependant à la méthode inductive d’Aristote ; sur le chapitre de la morale il se montrait stoïque ; il acceptait des diverses croyances ce qu’il y a de bon en chacune d’elles, déclarant à la fois que la solitude d’une âme Bans Dieu est chose effroyable et que l’homme néanmoins a fait toutes les religions, qu’il en fera de nouvelles et de plus grandes encore. Il faut se rappeler les traits principaux de la philosophie d’Emerson pour avoir la clé de ses poèmes, qui procèdent naturellement de sa vie intérieure.

Parfois il oublie ce qu’il a enseigné lui-même, que le devoir d’un poète est d’exprimer ses pensées avec simplicité, afin de les rendre universellement intelligibles : lorsqu’il s’aperçut qu’il avait failli à ce principe, il corrigea les dernières éditions de ses ouvrages, retirant même beaucoup de choses auxquelles ses fidèles attribuaient une grande valeur. Certes les amers sarcasmes décochés à l’école transcendante ne sont pas dénués de fondement ; Edgar Poë reproche à la pensée des emersoniens d’être le cant, l’affectation, l’hypocrisie de la pensée aggravée par le cant de la phraséologie ; mais cette flèche n’atteint que les disciples et leur arrogance provinciale ; le maître est à l’abri derrière un bouclier de diamant. Mieux que personne il savait ce qui lui manquait pour être poète dans l’acception complète du mot ; il se contenta du rôle d’avant-coureur, d’inspirateur, et, si quelques-uns des siens ont trahi ou dépassé ses intentions, il n’est pas moins certain qu’il a ouvert des chemins nouveaux. « Si le vrai poète moderne surgit en Amérique, s’écrie M. Stedman, ce sera parce qu’Emerson l’aura précédé en lui préparant la voie ! » Jusque-là, croyons-nous, la palme restera aux mains de Longfellow, en dépit du petit nombre de chercheurs du secret principe des choses, qui ne daignent respirer qu’une atmosphère raréfiée sur les hauteurs inaccessibles.


VI

Lorsque Henry Wadsworth Longfellow parut à l’horizon, ses compatriotes attendaient vaguement autre chose que des méditations éthérées sur la nature, et pourtant le puritanisme considérait encore la beauté comme une dangereuse divinité étrangère, la sensibilité comme une vaine faiblesse. La nouveau venu sut