Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/151

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argent, prendra pour sujet de ses entretiens la vertu, l’utile, le juste et l’injuste. Voilà sur quoi portent la plupart des délibérations publiques ; voilà les matières qui prêtent à beaux discours et donnent au jeune rhéteur, ignorant les détails de l’administration, des finances, de la guerre, les faciles apparences d’un homme d’état.

Les doctrines morales et politiques des sophistes sont trop connues pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Elles leur ont valu le discrédit qui s’attache encore à leur nom. M. Zeller reconnaît avec Grote que la sophistique a été calomniée ; mais il ne va pas, dans la réhabilitation, aussi loin que l’illustre historien de la Grèce. Un verdict rigoureusement équitable est bien difficile à rendre : tant de pièces du procès nous font défaut ! Les témoins les plus considérables sont des témoins à charge : Xénophon, Platon, Aristote. Les deux premiers sont suspects comme amis et disciples de l’homme qui combattit toute sa vie les sophistes ; Aristote, ce qui est plus grave, est sur ce point d’accord avec son maître, qu’il est généralement assez disposé à contredire. Mais Aristote, qui est le génie même de la science, flétrit les sophistes plutôt pour leur indifférence à l’égard de la vérité spéculative et leurs subtilités éristiques, que pour leur immoralité. Ce dernier grief se fonde surtout sur la distinction célèbre du juste selon la nature et du juste selon la loi. Professeur ambulant, conférencier promenant sa fastueuse éloquence de ville en ville, le sophiste était excusable de nier l’universalité de cette justice, « qu’une rivière borne, » et que changeaient alors si fréquemment, dans l’enceinte d’une même cité, les décisions souvent capricieuses ou passionnées de l’agora. Parfois, il voyait un tyran fouler aux pieds ce droit légal et remplacer violemment, par sa volonté toute-puissante, la volonté collective des faibles, exprimée par la loi. Il en concluait, en homme pratique (nous dirions aujourd’hui positif), que le droit, c’est ce qui plaît au plus fort, peuple ou tyran. Quelque disciple, plus téméraire, dira qu’il est plus beau pour un homme de commander à la loi que de lui obéir, glorifiera la force et le bonheur du tyran. Cela n’est pas pour déplaire à tous les auditeurs. Dans ces démocraties, toutes frémissantes de leurs luttes contre les oligarques, le tyran est aussi envié qu’exécré ; plus d’un, peut-être, parmi ces jeunes gens riches qui aspirent à gouverner le peuple par la parole, se montre en public plein de respect pour les lois, et s’accommoderait fort, en secret, d’une bonne tyrannie. Le double sens du mot grec semblait justifier et encourager de telles espérances. S’il est juste et utile que le meilleur commande, le meilleur doit être le plus fort ; le plus fort est le meilleur, le droit du plus fort est donc, suivant la nature, le meilleur. Les grands sophistes, un