Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/152

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Gorgias par exemple, ne sont directement responsables ni de ces ambitions criminelles ni de ces excès de doctrine. Accuse-t-on d’immoralité, pour des théories au fond semblables, Hobbes ou les chefs de l’évolutionnisme contemporain ?

Le progrès de la réflexion et de l’esprit démocratique devait nécessairement dépouiller la loi du caractère sacré qu’elle avait d’abord revêtu. Les législateurs primitifs avaient réussi à mettre leur œuvre sous la protection immédiate de la divinité. Il était bien difficile qu’il en fût encore ainsi quand le peuple devint souverain. On ne savait plus trop sur quoi se fondait l’autorité de la législation. Je n’en veux pour preuve que cette conversation célèbre entre Alcibiade et Périclès. Alcibiade demande à Périclès ce qu’il entend par une loi. « On appelle loi, répond celui-ci, toute délibération en vertu de laquelle le peuple assemblé décrète ce qu’on doit faire ou non. — Et qu’ordonne-t-il de faire, le bien ou le mal ? — Le bien, jeune homme, par Jupiter ! Le mal, jamais. — Et, lorsqu’au lieu du peuple c’est, comme dans une oligarchie, une réunion de quelques personnes qui décrète ce qu’il faut faire, comment s’appelle-t-il ? — Tout ce que le pouvoir qui commande dans un état ordonne, après en avoir délibéré, s’appelle une loi. — Mais si un tyran qui commande dans un état ordonne aux citoyens de faire telle ou telle chose, est-ce encore une loi ? — Oui, tout ce qu’ordonne un tyran qui a le pouvoir s’appelle loi. — Qu’est-ce donc, Périclès, que la violence et l’illégalité ? N’est-ce pas un acte par lequel le plus fort, au lieu de persuader le plus faible, le contraint à faire ce qu’il lui plaît ? — C’est mon avis, dit Périclès. — Ainsi, toutes les fois qu’un tyran, au lieu d’employer la persuasion, contraint les citoyens par un décret, c’est une illégalité ? — Je le crois ; aussi ai-je eu tort de dire que les ordres d’un tyran, qui se passe de la persuasion, sont aussi des lois. — Et quand le petit nombre n’use pas de la persuasion auprès de la multitude, mais abuse de son pouvoir pour faire des décrets, dirons-nous que c’est de la violence, ou que ce n’en est pas ? — Tout ce qu’on exige de quelqu’un, sans employer la persuasion, que ce soit ou non un décret, me paraît de la violence plutôt qu’une loi. — Et tout ce que la multitude, exerçant le pouvoir, impose aux riches, sans employer la persuasion, sera-ce encore de la violence plutôt qu’une loi ? — A merveille, Alcibiade, dit Périclès : et nous aussi, à ton âge, nous étions habiles sur de pareilles matières ; nous les prenions pour texte de déclamations et d’argumentations sophistiques, comme tu m’as l’air de sophistiquer en ce moment avec moi [1]. »

  1. Xénophon, t. I, p. 12 et 13 de la traduction de M. E. Talbot. Sur cette conversation, voyez l’article de M. Villemain dans la Revue du 1er janvier 1858.