Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/176

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éminens en étaient demeurés à la vieille conception d’un régime fondé sur l’étude approfondie des chefs-d’œuvre de l’antiquité classique et sur la morale spiritualiste. Ils ne pensaient pas qu’une pédagogie digne de ce nom pût reposer sur d’autres bases, et si quelque téméraire auteur eût osé de leur temps plaider contre eux, contre les humanités la cause de l’industrialisme moderne, j’imagine qu’il se fût attiré de dures répliques. Mais on ne pouvait s’attendre à trouver ces scrupules surannés chez les nouvelles couches universitaires : le latin, cet aristocrate, était condamné d’avance. Non content de lui prendre quelques heures par semaine afin d’alléger des programmes déjà trop surchargés de matière, il fallut encore qu’on lui enlevât deux années sur huit et ses meilleurs exercices. Même amputation pour le grec : au lieu de six années d’étude, on décida de ne lui en plus consacrer désormais que quatre. Autant eût valu le supprimer complètement.

En revanche, le français se vit élevé du second au premier rang et des études considérées jusqu’ici comme auxiliaires se trouvèrent placées sur le même rang que le latin : l’histoire et la géographie, par exemple. Encore, si l’on s’en était tenu là, mais après avoir bouleversé l’ancien plan d’études, il fallait bien aussi changer les méthodes et renouveler une pédagogie qui avait fait son temps. Songez donc ! nos professeurs de grammaire en étaient restés à Lhomond et à Burnouf. Ils faisaient encore apprendre par cœur à leurs élèves la règle : Doceo pueros grammaticam ! Désormais ils voudront bien enseigner d’après la méthode expérimentale et scientifique. « L’étude des règles sera réduite à la partie la plus indispensable en vertu de ce principe qu’il faut apprendre la grammaire par la langue et non la langue par la grammaire. On ira des textes aux règles ; de l’exemple à la formule ; du concret à l’abstrait [1]. » C’est-à-dire qu’on n’enseignera plus la langue aux enfans par une série d’exemples dont on meublait leur mémoire et dont on tirait ensuite la règle ; mais qu’on les mettra tout d’abord aux prises avec les finesses et les difficultés d’un texte allemand, grec ou latin.

Pauvres petits bonshommes ! ils étaient déjà bien à plaindre autrefois quand on n’exigeait guère d’eux que des efforts de mémoire pendant sept ou huit heures par jour. Les voilà condamnés maintenant, de par la méthode expérimentale, à des efforts de raison qui rebuteraient des garçons de dix-sept et de dix-huit ans. On ne veut plus qu’ils se familiarisent petit à petit avec les mots et qu’ils

  1. Note du conseil supérieur de l’instruction publique sur le plan d’études et les programmes de 1880.