Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/197

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sol, la nature, la géographie, la population la plus homogène et le territoire le mieux borné de l’Europe, et tu as longtemps été, grâce à tous ces avantages, le premier peuple du monde. Veux-tu le redevenir ? Alors trêve à nos dissensions, à nos querelles, unissons-nous, serrons nos rangs, et face à l’est !

Au lieu de cela qu’a-t-on fait de notre jeunesse et qu’a-t-on fait de ce pays ? Notre jeunesse, sous prétexte d’éducation scientifique, on lui a pris ce qui lui restait d’idéal ; sous prétexte de morale, on l’empoisonne de politique et d’histoire frelatée, et pour tout Sursum corda on l’a mise à ce régime de la Marseillaise et des bataillons scolaires, qui n’est que la parodie du patriotisme et des vertus militaires. Ce pays, à toutes les scissions qui le tourmentaient déjà, on a trouvé le moyen d’ajouter la plus dangereuse et la pire de toutes : il avait fait sa paix avec l’église ; froidement, méchamment on lui a mis sur les bras une nouvelle guerre avec elle. Il était resté catholique en dépit de son scepticisme apparent ; il semble qu’on ait pris à tâche de froisser toutes ses habitudes et ses traditions, et qu’on ne légifère plus aujourd’hui qu’en vue d’une infime minorité de libres penseurs et d’athées. Il était riche enfin, et c’était son orgueil en attendant de plus hautes satisfactions ; on a dilapidé sa fortune et compromis ses finances.

Voilà, dans une seule direction, le bilan de cette démocratie dont l’avènement devait inaugurer en France le règne de la tolérance, de la concorde et de la prospérité publiques ! Voilà la pitoyable banqueroute à laquelle, en moins de huit ans, elle nous a conduits, d’étapes en étapes : banqueroute morale encore plus que matérielle et dont la portée ne se mesure pas seulement à nos milliards gaspillés, mais à la déconsidération qui rejaillit sur les gouvernemens comme sur les particuliers infidèles à leurs principes et traîtres à leurs engagemens.

Trop heureux si, dans la nouvelle période d’activité que les dernières élections lui ont assurée, elle ne pousse pas ses destructions au point qu’il ne soit plus possible à ses successeurs, quels qu’ils soient, de retrouver dans l’affaissement général des caractères quelques vestiges de cette flamme sacrée sans laquelle un peuple ayant perdu sa place et son rang ne les reprend jamais !


ALBERT DURUY.