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Le Théâtre en liberté, par Victor Hugo. Paris, 1886 ; Hetzel et Quantin.


Lorsque la postérité, — si toutefois la postérité que l’on nous prépare se soucie encore d’art et surtout de poésie, car on peut en douter, — prononcera sur Victor Hugo ce jugement définitif qui met les hommes, et les dieux mêmes à leur vrai rang, elle en usera, selon toute apparence, avec l’auteur des Contemplations et de la Légende des siècles, comme nous faisons de nos jours, et nos pères avant nous, avec celui de Polyeucte et du Cid. Le vieux Corneille, en son temps, n’a pas composé moins de trente-trois comédies, tragédies et tragi-comédies : combien de Français les lisent, les ont lues, en connaissent les sujets ou les titres seulement, ont entendu parler de Pertharite, roi des Lombards, ou de Suréna, général des Parthes ? Et cependant Corneille est Corneille, il est Pierre et non pas Thomas, c’est-à-dire l’auteur du Cid et de Polyeucte, contre lesquels ne sauraient prévaloir ni ce Pertharite ni ce Suréna, ni son Attila ni son Agésilas, et pour qu’il le soit, et pour qu’il le demeure, c’est assez qu’il ait atteint trois ou quatre fois en sa vie les sommets de son art. On passe, en effet, quelque chose à l’humaine faiblesse ; à ceux qui les ont touchés, on ne demande pas d’avoir habité constamment les sommets ; et on a bien raison, puisqu’après tout l’histoire prouve qu’il n’en serait ni plus ni moins de leur réputation : dix autres chefs-d’œuvre n’ajouteraient rien à la gloire de Corneille et dix autres Attila n’en retrancheraient pas une parcelle. Victor Hugo pareillement : nos neveux s’étonneront que nous ayons pu supporter à la scène Marion Delorme et Ruy Blas, ils se demanderont ce que nous avons pu discerner d’admirable dans l’Ane ou dans le Pape, et ils ne se répondront point ; ils ne voudront peut-être seulement pas croire qu’aucun de nous ait la jusqu’au bout Quatre-vingt-treize ou l’Homme qui rit, — et, au fait, moi-même qui les nomme