Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/304

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XVIIIe siècle, à la fois en retard et en avance sur ses contemporains. S’il lui arrive de croiser, dans le séjour des ombres, Diderot et Flaubert, c’est bien certainement au premier qu’il ira de confiance donner la main. Que les procédés de l’école nouvelle soient en germe dans le récit de la bataille de Waterloo, dans la peinture du caractère de Julien Sorel, le fait est évident ; mais au moment de reconnaître en Stendhal un vrai réaliste, nous sommes arrêtés par une objection insurmontable ; il a infiniment d’esprit, et même de bel esprit ; nous le prenons sans cesse en flagrant délit d’intervention railleuse, de persiflage voltairien. Or, il y a incompatibilité entre cette qualité d’esprit et le réalisme ; c’est même la plus grosse difficulté qui s’oppose, chez nous autres Français, à l’acclimatation de cette forme d’art. Beyle n’a rien de l’impassibilité qui est un des dogmes de l’école ; il a seulement une abominable sécheresse. Son cœur a été fabriqué, sous le directoire, du bois dont était fait le cœur d’un Barras ou d’un Talleyrand ; sa conception de la vie et du monde est de ce temps-là. Je crois bien qu’il a versé tout le contenu de son âme dans celle de Julien Sorel ; c’est une âme méchante, très inférieure à la moyenne. Je comprends et partage le plaisir qu’on trouve aujourd’hui à relire la Chartreuse ; j’admire la finesse de l’observation, le mordant de la satire, la désinvolture du badinage : sont-ce là des vertus en honneur dans le réalisme actuel ? Il m’est plus difficile de goûter Rouge et Noir, livre haineux et triste ; il a exercé une influence désastreuse sur le développement de l’école qui l’a réclamé ; et pourtant il ne rentre pas dans la grande vérité humaine, car cette ténacité dans la poursuite du mal sent l’exception et l’artifice, comme l’invention des satans romantiques. — Enfin, pourquoi Beyle et pas Mérimée ? On se tait prudemment sur ce dernier ; pourtant le réalisme aurait les mêmes raisons pour revendiquer ou désavouer l’un et l’autre.

Si la paternité de Stendhal est sujette à des doutes, celle de Balzac passe pour on fait avéré. Malgré le consentement commun, je demande à formuler d’expresses réserves. Je ne me permettrai pas déjuger en quelques lignes notre grand romancier ; je cherche seulement la part qui lui revient dans les origines du réalisme. Elle est considérable, si l’on n’a égard qu’à la main-d’œuvre ; construction de grands ensembles où tous les matériaux se commandent, préparation héréditaire des tempéramens, inventaire des milieux et démonstration de leur influence sur un caractère, Balzac a légué à ses successeurs toutes ces ressources de leur art ; les a-t-il employées dans le même esprit ? Cet ouvrier du réel demeure le plus fougueux idéaliste de notre siècle, le voyant qui a toujours vécu dans un mirage, mirage des millions, du pouvoir absolu, de l’amour pur, et