Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/461

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chefs-d’œuvre. Hugo lui-même, avec l’ingénuité du génie, — qui ne daigne pas être jaloux, — l’a proclamé de sa grande voix, la plus sonore qu’on ait jamais entendue, à la face de l’univers, son auditoire : « Dans Shakspeare j’admire tout, comme une brute ! » Donc tout est admirable, car la parole de Victor Hugo fait loi. Il s’agirait d’une pièce de Corneille, même sans la connaître davantage, on pourrait s’attendre à tout : on sait assez que cet ancien bourgeois français fit quelques chefs-d’œuvre avec bonhomie, et, — par bonhomie sans doute, — beaucoup d’ouvrages mêlés d’excellentes choses et d’exécrables. De Racine encore, ce prince des académiciens, on serait préparé à trouver tout fort beau et fort ennuyeux. C’est pour les héros de Racine que semble fait ce jugement porté sur les comédiens du Théâtre-Français par un paysan venu pour la première fois au spectacle et qui déclarait avec satisfaction : « C’est des farceurs, mais on s’ennuie ferme ! » De Molière même, plus avantageusement renommé, on pourrait se douter qu’on ne recevra pas un entier plaisir : il est venu un peu tôt, ce Molière ; il n’a pas profité des leçons de M. Scribe et n’a pas su composer une pièce ; et puis, il travaillait vite, et souvent à cette seule fin d’amuser un roi et une cour, qui ne regardaient guère s’ils gâchaient un grand homme. Mais une pièce de Shakspeare, une pièce de Shakspeare avec ce titre fleuri et léger, il n’y a pas à hésiter là-dessus : ce ne peut être que la fine fleur des chefs-d’œuvre.

Voilà, n’en doutons pas, le sentiment de la grande majorité du public. Pour un assez bon nombre, au milieu de cette foule, le parfum de ce titre était avivé par le souvenir de certaine musique appliquée à cette pièce, ou plutôt imaginée à propos et à côté d’elle par Mendelssohn et entendue, en tout ou en partie, dans une salle de concert, ou bien, vers la fin d’un mariage, dans une église (Ouvrez la grande porte ! Marche nuptiale) ; — chez un plus petit nombre, parmi ceux-là, se groupaient avec confiance autour de ce nom magique les réminiscences de lectures incomplètes ou distraites. Plus ou moins naïve chez les uns ou chez les autres, l’attente, chez tous ces spectateurs, avait des exigences aussi fortes. — Quelques-uns enfin, par une intimité particulière avec l’aîné des auteurs, ou par profession et conscience, ayant la pièce imprimée dans la mémoire ou l’ayant relue exprès, ne l’ignoraient vraiment pas : ceux-ci auraient tenu à l’aise dans deux loges un peu grandes. Négligeons, pour un moment, ces derniers, dont le suffrage restreint n’aurait pu ni exalter ni faire cheoir la pièce ; tâchons de nous associer aux sentimens des autres.

Ah ! voici Thésée, une vieille connaissance, un peu lointaine sans doute, mais dont nous n’avons oublié ni le nom ni la qualité : le voici, avec sa fiancée Hippolyte, reine des Amazones, qui sera sa première