Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/470

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ces amis particuliers de Shakspeare, — la poésie, que serait-elle devenue ? Plus légère que l’atmosphère du théâtre, ne se serait-elle pas évaporée ? La vue des décors et des acteurs, si bien choisis qu’ils fussent, le bruit des voix, les lumières de la rampe et du lustre, le contact des voisins ne dissiperaient-ils pas la rêverie où flottaient ces créatures de songe ? Et cela, prenez-y garde, même s’il nous était donné d’entendre le style de Shakspeare ; mais, au lieu de cette incomparable dentelle, nous n’aurions qu’un morceau d’imitation ; — et quelle finesse, pourtant, quelle grâce, quelle originalité impossibles à rendre à cette langue poétique inventée par Shakspeare dans la langue anglaise, et qui ne pouvait guère s’inventer ailleurs ! — Et nous supposions les décors et les acteurs parfaits, mais peuvent-ils l’être ? Quels châssis, quelles toiles peintes nous donneront ce bois parfumé, poudré de rosée scintillante, et bruissant de ces myriades de petites voix cachées sous ses feuilles ? Quelle actrice enfin, issue de la corolle d’une primevère, fera Titania ?

M. Paul Meurice est allé au-devant de toutes nos craintes. D’une part, il a retranché le plus possible de ce qui faisait nos délices : son Obéron ne connaît plus ces « étoiles follement élancées hors de leurs sphères pour écouter la musique d’une fille de la mer ; » sa Titania ne commande plus aux fées : « Dérobez aux bourdons leur sac à miel, et, pour flambeaux de nuit, coupez leurs cuisses chargées de cire que vous allumerez aux flammes des yeux du ver luisant, afin d’éclairer mon bien-aimé… » Non, plus rien de tout cela, ou presque rien. M. Paul Meurice a rogné les ailes du poème et les a plumées de leur duvet subtil. D’autre part, il a épaissi et alourdi de son mieux les pattes de la féerie. Ce n’est pas qu’il n’admire Shakspeare : il a été pris tout petit pour apprendre à l’admirer ; mais peut-être n’est-il pas allé à une bonne école. Pour faire honneur à Shakspeare, il l’accommode à la Hugo : il le fortifie et l’appesantit. Où Titania reprochait à Obéron de troubler par ses querelles « des rondes légères dansées sur le sifflet du vent, » elle lui dit à présent, comme une personne qui a lu les Contemplations :

Et depuis quand, chez nous, est-ce un tort si criant
De suivre, avec une âme inquiète et ravie,
Les grands acteurs humains du drame de la vie ?

A quoi Obéron réplique, en assez beaux vers, mais en vers qui jadis eussent fait éclater sa poitrine comme un souffle d’orgue romprait une petite flûte :

Oui, c’est juste ! Prêtons un cœur compatissant
Aux douleurs, aux combats de l’homme, ce passant.
Qu’il sente errer autour de lui, dans la nature,
Témoins mystérieux de sa sombre aventure,