Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/476

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l’état, au risque de désarmer la France contre les périls qui peuvent l’assaillir un jour ou l’autre, à l’intérieur ou à l’extérieur.

S’il y a pour l’Europe, pour tous les esprits sincères, une affaire pénible et malencontreuse, c’est cette affaire d’Orient qui traîne depuis plus de six mois déjà à travers toutes les péripéties. Elle n’est plus dans les Balkans, après la paix signée entre Bulgares et Serbes comme entre Turcs et Bulgares. Elle est passée tout entière, elle se concentre uniquement depuis quelques jours à Athènes et dans les mers de la Grèce, où elle va sans doute avoir son dénoûment, un dénoûment qui détournera ou ajournera tout conflit, mais qui en vérité n’aura rien de brillant. A parler franchement, c’est une assez médiocre affaire pour tout le monde, pour la Grèce, qui s’est placée dans des conditions ou elle ne peut plus que se soumettre sans compensation, pour l’Europe, réduite à déployer un singulier appareil de forces contre un petit peuple, pour la France, qui a vainement essayé de s’interposer entre les puissances et la nation hellénique.

Le gouvernement français a eu sans doute les meilleures intentions et a cru surtout être habile. Voyant la Grèce passionnément obstinée dans ses armemens, dans ses dispositions guerrières contre la Turquie, et l’Europe également résolue à imposer la paix, il a cru pouvoir tenter une démarche suprême en prenant ce que lord Rosebery appelait ces jours derniers un « rôle isolé. » II s’est adressé en son propre nom, dans les termes de la plus vive, de la plus sincère amitié au cabinet d’Athènes, pour le presser de s’arrêter, de donner satisfaction à l’Europe ; il a pu même croire un instant avoir réussi en obtenant une promesse assez vague de désarmement qui affectait de ne s’adresser qu’à la France, de nous créer une situation particulière. Le gouvernement français ne s’est pas aperçu qu’en procédant ainsi il offrait au cabinet hellénique l’occasion de se faire une dernière illusion, d’essayer de nous engager dans sa cause plus que nous ne le voulions, plus que nous ne le pouvions, — qu’en se détachant ainsi, ne fût-ce qu’un moment, des autres puissances, il avait l’air de poursuivre un succès personnel dont on pourrait lui refuser les avantages. En définitive, il n’a réussi à rien, il en a été pour ses bonnes intentions et une vaine tentative. Qu’est-il arrivé en effet ? Les cinq puissances européennes, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche, la Russie, l’Italie, déjà d’accord pour exercer leur action collective à Athènes, pour imposer un désarmement à la Grèce, ont considéré comme insuffisante la promesse faite à la France, et elles n’ont pas moins remis leur ultimatum. Le chef du cabinet du roi George, M. Delyannis, a essayé de se dérober en invoquant justement l’espèce d’engagement sommaire pris envers la France. Il a éludé toute réponse directe, précise, à la sommation européenne, et devant cette attitude évasive, les ambassadeurs ont quitté Athènes, laissant aux chefs des forces navales des cinq puissances le