Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/705

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lions peuvent entrer par dizaines dans une seule poche sans sortir d’un grand nombre d’autres, et beaucoup de choses enfin que je vois bien qui sont fondées en fait, mais moins solidement peut-être en droit et en raison. Les économistes ont d’excellens raisonnemens, je veux du moins le croire, pour établir l’utilité politique de la spéculation ; je trouve qu’ils en manquent pour démontrer sa valeur morale. Il n’y a pas d’effort, il n’y a même pas de travail à l’origine d’un grand nombre de ces nouvelles fortunes ; et l’on peut se demander s’il y a seulement de l’intelligence. Mais, en revanche, il y a de l’audace, et surtout cette conviction que la richesse n’a pas de juges, mais seulement des envieux et des adorateurs.

C’est ici ce qui fait aujourd’hui l’immoralité toute particulière et toute nouvelle de cette adoration que nous professons publiquement pour l’argent. Ce que l’on révère en lui, si ce n’est pas lui-même, c’est la récompense et le signe de l’audace heureuse, quand encore ce n’est pas la somme de jouissances vulgaires que l’on évalue qu’il peut procurer à ses possesseurs. Nul ne s’est enrichi de si laide façon, dans la grande usure ou dans le jeu, par des opérations si malpropres, que nous ne l’admirions sincèrement d’avoir fait fortune, à moins que nous ne le jalousions et qu’ainsi nous ne lui donnions la sensation plus aiguë de la supériorité qu’il s’attribue sur nous. Rien de plus naturel, si la fin justifie les moyens, si ce n’est plus l’emploi que l’on en fait, la manière dont on l’a gagné qui purifient l’argent, mais au contraire, l’argent dont le prestige ennoblit tout ce que l’on a pu faire pour s’en emparer. Mais qu’y a-t-il de plus immoral si nos actes sont ce qu’ils sont, valent ce qu’ils valent, en eux-mêmes, par eux-mêmes, indépendamment de leurs suites, et si les quantités sur lesquelles on opère ne changent rien aux vrais noms des choses? Il est permis d’aimer l’argent, puisque aussi bien sans cela, l’homme étant ce qu’il est, son activité manquerait de son plus vif aiguillon; il n’est pas permis de croire que tous les moyens de se le procurer soient tous également légitimes ; et c’est la distinction que nous ne savons plus faire aujourd’hui. Le temps approche où il ne sera pas fâcheux, mais honteux d’être pauvre ; et c’est pourquoi le moindre commerçant ne doute déjà plus qu’il ait le droit de mettre de l’eau dans son vin, — je veux dire le vin qu’il nous vend, — comme tout homme d’affaires est pleinement convaincu qu’à défaut d’une vraie mine ou d’un vrai chemin de fer, on peut toujours mettre en actions la crédule avidité des sots.

Est-ce là par hasard ce que M. Darmesteter, dans la brochure que j’ai citée tout à l’heure, appelait emphatiquement l’un des deux grands dogmes du judaïsme : unité de loi dans le monde, — ou le monothéisme de la richesse ? Un seul Dieu, le veau d’or, et une seule distinction, celle de la fortune ; une seule loi, par conséquent, qui est de s’en-