Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/92

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Après avoir énuméré les principales difficultés que rencontra la poésie pour s’acclimater dans le Nouveau-Monde, nous allons voir comment elle réussit à les vaincre le temps venu.

La première manifestation du sentiment esthétique, aux États-Unis, se produisit au moyen de la peinture. La beauté du ciel, des bois et des eaux, le spectacle naturel le plus grandiose qu’il eût encore été donné à l’homme de contempler, fit naître un groupe de paysagistes bien ignorés, mais qui eurent au moins le mérite d’être naïfs, tandis que les versificateurs du même temps se bornèrent à copier de pâles élucubrations parues en Angleterre durant une période déshéritée, celle qui s’étend du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe. La facilité de se procurer des livres dans les districts les plus reculés laissa au rang d’initiateurs médiocres ces poètes en perruque, dont les travaux passaient aux jeux de la multitude pour une occupation de luxe passablement oiseuse réservée aux érudits de profession. Inutile de promener le lecteur parmi ces ruines, qui font penser à celles de certaines constructions de mauvais goût, sans caractère architectural. Ceux qui voudraient connaître les noms des poètes obscurs dont on retrouve la trace insignifiante de 1607 à 1765, pourront recourir au très estimable ouvrage du professeur Tyler : Histoire, de la littérature américaine. Ils verront que ce qui représente, fût-ce en germe, l’esprit, la fantaisie, la pensée, sous quelque forme que ce soit, commença, en dépit de l’ascétisme morose et de la pédanterie qui distinguaient cette colonie puritaine, dans la Nouvelle-Angleterre, restée depuis la région savante et littéraire entre toutes. La vie intellectuelle, au contraire, était impitoyablement sacrifiée à l’action dans la Virginie, par exemple.

Du reste, les prémices du génie se montrent, à cette époque, partout ailleurs que dans des vers laborieux ; il faut les chercher au fond des chroniques primitives, des annales de la découverte et de l’aventure. Les récits de l’intrépide capitaine John Smith, dont la vie tout entière fut le plus accidenté des romans, ne le cèdent, sous le triple rapport de la simplicité, de l’allure héroïque, de la langue noble et mâle, qu’à cette peinture d’un naufrage dans les Bermudes par Strachey, laquelle émut si fort Shakspeare. Les Mémoires de Bradford et de Wimhrop, de Johnson et de Gookin, de Higginson, de Winslow, de Wood, ont les mêmes qualités. L’éloquence de la chaire s’éleva très haut d’autre part : ni la puissance, ni l’imagination ne manquent aux discours des prédicateurs du temps. Ce fut l’ère de la ferveur religieuse, de la crainte respectueuse de la loi ; la poésie était au dernier rang.

Dans les colonies du centre, les premiers écrivains, des publicistes, se préoccupèrent uniquement de certaines difficultés