Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/960

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ou contre le home-rule, c’est le double mot d’ordre ! Cela paraît simple : au fond, personne, pas plus M. Gladstone que les autres politiques anglais, personne ne sait quelles seront les conséquences de cette dissolution, comment l’Angleterre sortira de cette crise où elle est entraînée par la généreuse et aventureuse audace d’un vieillard. On sent bien qu’après le signal donné par M. Gladstone, on ne peut plus revenir en arrière, que la politique de coercition est épuisée à l’égard de l’Irlande ; on ne voit pas où peut s’arrêter une réforme qui attaque l’intégrité de l’empire, comment on peut faire les concessions imposées par les circonstances sans mettre en péril la puissance anglaise.

On est en plein inconnu ! Et ce qui ajoute à la gravité de la situation, c’est que si la lutte, tout en étant passionnée, peut rester encore pacifique en Angleterre ou en Ecosse, elle menace d’être à la fois passionnée et sanglante en Irlande, où la guerre civile est pour ainsi dire organisée, où les loyalistes anglais, les orangistes, semblent résolus à se défendre, et où les nationalistes irlandais ont en ce moment toute l’irritation d’une espérance déçue. À peine le dernier vote de la chambre des communes a-t-il été connu, l’agitation s’est plus que jamais ravivée en Irlande. Les orangistes ont triomphé ; les nationalistes, qui ont cru un instant avoir la victoire et qui se sentent soutenus par un premier ministre, ont recommencé leurs manifestations violentes. Un peu partout, à Belfast, à Lurgan, à Monaghan, les rixes et les conflits ont éclaté ; des usines ont été incendiées, le sang a coulé. Les partis, en effervescence et toujours prêts à courir aux armes, se préparent étrangement au scrutin ! M. Gladstone, en engageant cette lutte, se flatte, comme il l’a dit, d’avoir le cœur du peuple, d’entraîner les Anglais, d’apaiser les Irlandais par la libéralité de sa politique. Il est possible qu’il ait cette victoire de scrutin, qui ne serait pas d’ailleurs encore un dénoûment ; il est bien possible aussi que beaucoup d’Anglais, même parmi ces millions de nouveaux électeurs appelés à la vie publique par la dernière réforme, se sentent un peu troublés, qu’ils reculent devant les scènes de désordre qui précéderont et accompagneront peut-être les élections en Irlande. C’est là la question d’où dépend l’avenir de l’Angleterre.

Ce ne serait pas la première fois que les politiques excessives et les agitations auraient cet effet de réaction. Tout ce qui trouble ou menace la paix d’un pays réveille les instincts conservateurs, et une des manifestations les plus curieuses, les plus significatives de cette vérité est certainement ce qui vient de se passer en Belgique à l’occasion du renouvellement de la moitié de la chambre des représentans. Il y a deux ans, aux élections de 1884, les libéraux, qui étaient depuis longtemps au gouvernement, se voyaient tout à coup vaincus et dépossédés par les conservateurs, qui retrouvaient un avantage assez