Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/627

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par les âmes pieuses, soit au Christ, soit à la Vierge, soit aux saints, permet de les faire vivre dans un milieu moderne avec moins d’invraisemblance que des figures historiques, nettes et humaines, d’une réalité et d’un type bien déterminés. Si l’Adoration des bergers de M. Binet s’éclairait d’une façon moins arbitraire, si le Sommeil de Jésus, de M. Louis Deschamps, présentait des figures mieux charpentées, des membres mieux attachés, des visages mieux étudiés, au lieu d’offrir l’aspect d’un paquet de chiffons blancs et rouges suspendus dans une chambre noire, nous ne serions pas choqués de la modernité de leurs bergers. M. Courtois, en donnant à une belle jeune femme, d’un type grave et pur, aux regards doux et tristes, enveloppée dans un manteau noir et serrant dans ses bras un enfant, le titre de Madone, n’a fait aussi que suivre un usage légitime ; cette figure, d’un style délicat et d’un charme élevé, tout en restant une figure moderne, peut se fixer pieusement dans une imagination chrétienne.

En fait, l’anachronisme commis par M. Uhde, par exemple, qui fait manger le Christ, dans une chambre misérable, avec des paysans allemands, est moins blessant que l’anachronisme commis par M. Matejko, qui donne pour escorte à Jeanne d’Arc entrant dans Reims des seigneurs et des dames costumés somptueusement dans les vestiaires d’Anvers et d’Augsbourg. Leurs deux toiles remarquables montrent combien, au-delà du Rhin, la lutte est brûlante sur ces questions d’art, et combien on s’y engage à fond de part et d’autre. Nous ne trouvons dans aucune œuvre française le réalisme contemporain poussé plus rigoureusement à ses dernières conséquences que chez M. Uhde, ni l’idéalisme scolaire soutenu avec autant d’énergie et de virtuosité que par M. Matejko. Ce n’est pas la première fois que M. Uhde tente à Paris ce rajeunissement des sujets évangéliques par l’introduction à haute dose de l’élément moderne. Naguère, il avait traduit en langue rustique le Laissez venir à moi, dans une salle de ferme pleine de couples campagnards et de gamins joufflus, avec une simplicité éloquente qui avait ému à la fois les raffinés par les qualités de la peinture et les simples par le charme du sentiment. Sa Sainte Cène, toile bien plus importante, lourdement peinte, par malheur, d’une brosse pâteuse, terne, inégale, ne nous parait pas en progrès pour l’exécution ; on ne saurait nier pourtant que les hautes qualités expressives de M. Uhde ne s’y soient encore développées. Il n’y a pas, au Salon, une autre œuvre d’où se dégage, avec une telle intensité, un sentiment moral, grâce à l’unité qui y règne. On peut aimer ou ne pas aimer ces têtes brutales ou souffrantes de prolétaires résignés, de déclassés rêveurs, de misérables pensifs, que M. Uhde range autour du Seigneur,