Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/118

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inconvéniens ? Il faut reconnaître, d’ailleurs, qu’à Paris, la classe ouvrière continue à regretter vaguement l’institution corporative, et se souvenir que les membres du congrès international de 1877 qui se tint à Gand, tous socialistes exaltés, allèrent solennellement déposer une couronne aux pieds de la statue d’Arteveld, l’ancien régent de Flandre, parce qu’il fut un chef de corporation, parce que ses régimens furent des corps de métiers ? Combien de petits débitans aspirent à la résurrection de ces compagnies ayant monopole de certains articles, afin de supprimer la terrible concurrence des grands magasins, celle des colporteurs et des déballeurs ! Combien d’hommes du monde s’imaginent qu’elles ramèneraient la bonne foi de nos pères, les produits loyaux et solides ! Combien, sans le savoir, répètent les assertions de Marat s’élevant, dans l’Ami du peuple, contre une liberté qui ne peut être « que celle de mal faire et de tromper les acheteurs ! » Comme si nous pouvions fermera l’étranger notre frontière, sans nous exposer à des représailles qui tariraient une importante source des revenus de l’industrie et de l’état !

« En Autriche, disait M. Saint-Marc Girardin, beaucoup de parties de l’homme sont satisfaites et tranquilles : les bras ont du travail, l’estomac y est bien repu ; si ce n’était la tête, qui est mal à l’aise quand elle s’avise de penser, tout serait à merveille. » Et Mme de Staël écrivait dans le même sens : « Pauvre pays où il n’y a que du bonheur ! » Or ce pauvre pays, qui avait aboli les corporations fermées, les a rétablies en 1883. On sait qu’en Autriche l’ouvrier ne jouit d’aucun droit politique, ne peut être juré, se mettre en grève ou quitter son patron avant le terme de son engagement et sans motif légal ; que les amendes pécuniaires sont de préférence infligées aux patrons, la prison aux compagnons et apprentis. Inspirée par le socialisme d’état, phylloxéra politique qui envahit les cerveaux bourgeois et ouvriers, radicaux et conservateurs, la loi de 1883 distingue trois classes d’industries : concédées, libres, de métier, et statue qu’entre ceux qui exercent le même métier ou des métiers similaires, dans une même commune ou des communes limitrophes, le lien corporatif doit être maintenu là où il existe, établi là où il n’existe pas, autant que les circonstances le permettent, par l’autorité provinciale. Voilà donc des artisans de divers métiers, ne se connaissant pas, groupés, incorporés, dirigés par l’administration, toujours paternelle mais absolue, des patrons investis du droit de faire des règlemens qui fixent leurs rapports avec les ouvriers, obligés, il est vrai, de former des caisses de retraites en faveur de ces derniers, de s’occuper de leur apprentissage, de leur accorder de sérieuses garanties de travail ; voilà les compagnons réduits dans leurs assemblées générales à un rôle presque