Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/185

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
179
LA VIE DE CHARLES DARWIN.

j’allasse vite, elle marchait devant moi, pirouettant avec élégance, sa chère figure toujours illuminée des plus doux sourires. Quelquefois elle avait avec moi des attitudes charmantes, légèrement coquettes, dont le souvenir m’attendrit. Elle employait souvent un langage exagéré, et lorsque je la raillais, en exagérant encore ce qu’elle venait de dire, je vois toujours le petit geste de tête et j’entends l’exclamation : « Oh ! papa, c’est indigne à vous ! » Nous avons perdu la joie de notre foyer et la consolation de notre vieillesse. Elle doit avoir su combien nous l’aimions tendrement ; plût à Dieu qu’elle sût maintenant avec quelle tendresse et quelle profondeur nous aimions et aimerons toujours sa chère et joyeuse figure ! Que nos bénédictions l’accompagnent !


C’est un père excellent, très affectueux, très indulgent. « Je ne crois pas, dit Francis Darwin, qu’il ait jamais adressé un mot de colère à aucun de ses enfans. » Du moins, quand cela lui arrive, il a une façon de s’en excuser qui est touchante. Un de ses fils raconte qu’une fois, à propos d’une question qui préoccupait vivement l’opinion publique en Angleterre, il fit une remarque qui ne cadrait pas avec la manière de voir de son père. Celui-ci, dans un accès d’humeur, lui répliqua assez vivement. « Le lendemain matin, vers les sept heures, dit son fils, il vint dans ma chambre, s’assit sur mon lit et me dit qu’il n’avait pu dormir, en pensant qu’il avait été si fort en colère contre moi, et il me quitta après quelques paroles affectueuses. »

Les enfans, à leur tour, l’apprécient fort à tous égards, même comme camarade de jeux, et une de ses filles raconte ce qui suit : « Comme exemple de nos relations et comme preuve de la valeur que nous lui reconnaissions comme camarade de jeux, je dirai qu’un de ses fils, âgé de quatre ans, essaya de le corrompre, au moyen de l’offre de douze sous, pour le faire venir jouer avec nous à l’heure de son travail. Nous savions tous combien cette heure était chose sacrée, mais résister à douze sous nous paraissait chose impossible ! » Les enfans envahissaient souvent son cabinet de travail pour chercher de la ficelle, des ciseaux, un couteau, un marteau ; quand cela s’était produit plusieurs fois, il leur disait d’un air résigné : « Ne croyez-vous pas que vous pourriez vous abstenir de revenir ? J’ai été dérangé bien souvent. » Jamais un mot d’impatience ni de colère ; il était toujours bon et affectueux, plein de sympathie pour les occupations de ses enfans, que ce fussent leurs jeux ou leurs travaux. Avec ses invités, sa manière est charmante ; il a une façon de s’en occuper, de causer avec chacun d’eux tour à tour, qui leur rend le séjour à Down particulièrement agréable ; aucune morgue, aucune prétention ; bien au contraire, il semble toujours se considérer comme peu de chose auprès de son interlocuteur. Sa conversation est assez décousue. Sur