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mauvais gré du zèle que j’avais mis à m’en rendre l’interprète auprès de mon gouvernement.

« Mes informations, me dit très aimablement le président du conseil, n’ont pas un caractère officiel ; je les ai reçues par le bureau des correspondances télégraphiques, mais je les regarde néanmoins comme positives. Du reste, je vais donner l’ordre à d’Arnim de s’enquérir sans retard à la chancellerie impériale et de me transmettre immédiatement les nouvelles que le comte de Buol peut avoir reçues de Constantinople. Comptez que je vous ferai connaître la réponse dès qu’elle me sera parvenue. »

J’étais pleinement rassuré ; ma responsabilité était dégagée. Pouvais-je ne pas transmettre à mon gouvernement une nouvelle aussi grave, me venant de la source la plus autorisée !

M. de Manteuffel tint parole. Il m’écrivit dans la soirée le billet que voici : « La dépêche du comte Arnim me dit que, selon les nouvelles du gouvernement autrichien, il y a lieu de croire qu’à Constantinople on est parfaitement tranquille. Je dois pourtant remarquer que ces nouvelles sont du 11 de ce mois, tandis que le mouvement révolutionnaire, d’après mes informations, aurait eu lieu le 12. »

La foi de M. de Manteuffel, qui soupçonnait peut-être les desseins de l’empereur Nicolas, restait persistante ; la mienne était plus qu’ébranlée : elle avait disparu. Il me paraissait invraisemblable que notre ambassadeur à Constantinople n’eût pas été le premier à renseigner le gouvernement de l’empereur sur un fait d’une telle portée.

Le baron de Manteuffel s’était inquiété à tort ; mais l’émotion qu’il avait manifestée n’était pas feinte : elle m’avait révélé les tendances de sa politique, son antipathie pour la Russie et son penchant vers l’Occident, au moment où tout le monde croyait le cabinet de Berlin inféodé au cabinet de Pétersbourg.

C’était la moralité que je tirais dans ma correspondance de cet imbroglio, signe précurseur des événemens qui allaient éclater. « La sensation qu’a produite à Berlin ce singulier incident, écrivais-je au département, montre avec quelle inquiète sollicitude on suit ici les affaires d’Orient, et combien on s’émeut facilement aux moindres indices qui permettent d’appréhender des complications. Les réflexions qui ont échappé au baron de Manteuffel sous la première impression me paraissent utiles à consigner. Elles sont, je crois, l’expression sincère de sa pensée ; elles dénotent l’attitude qu’il prendrait si la mission du prince Mentchikof soulevait la question d’Orient. »

L’événement devait justifier ces prévisions. On verra, dans le