Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/839

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Sa grand’mère, Mme Punctis, étant morte au commencement de l’année 1766 [1], Lavoisier père, pour simplifier les formalités de la succession, décida de faire émanciper son fils, dont la majorité légale n’avait lieu qu’à l’âge de vingt-cinq ans, et l’acte d’émancipation fut passé le 7 février [2].


II. — LE VOYAGE AVEC GUETTARD, L’ATLAS MINÉRALOGIQUE DE LA FRANCE.

Guettard, ayant fait adopter par le ministre Berlin son projet d’atlas minéralogique de la France, reçut, en 1767, la mission officielle de visiter la Lorraine et l’Alsace. Il pensa naturellement à se faire accompagner par son jeune collaborateur, qui, depuis plusieurs années, avait déjà fait ses preuves auprès de lui, et pour lequel Guettard, resté célibataire, avait conçu une affection paternelle.

Guettard n’était pas, au dire de son biographe Condorcet, d’une humeur accommodante ; brusque et emporté, il ne supportait pas la contradiction. Très pieux, absolument dévoué aux jésuites, chez qui il avait fait son éducation et qu’on venait de chasser, leur expulsion était pour lui un sujet constant de discussions passionnées dans lesquelles il ne ménageait pas à son adversaire les expressions les plus désobligeantes. Dans la vie ordinaire, il était d’une franchise brutale : « Vous ne me devez rien, disait-il à un de ses nouveaux confrères de l’Académie, qui le remerciait ; si je n’avais pas cru qu’il fût juste de vous donner ma voix, vous ne l’auriez pas eue, car je ne vous aime pas. » — « Peu d’hommes, dit Condorcet, ont eu plus de querelles. » Il n’avait rien des manières des gens du monde ; mais, sous des dehors désagréables, il possédait un fonds d’honnêteté absolue ; rude pour les hommes au pouvoir, il était plein de bienveillance et de bonté pour ses inférieurs, dont il savait facilement se faire aimer [3]. Tel était le compagnon de voyage

  1. Le 12 Janvier 1766.
  2. Les témoins furent : Clément Augez de Villers, cousin issu de germain maternel ; Louis Fauvel, ancien gouverneur des pages de la chambre de H. le duc d’Orléans, régent du royaume, cousin paternel ; Nicolas Frère, bourgeois de Paris, cousin au troisième degré maternel.
  3. Dans les papiers de Guettard, qu’il avait légués à Lavoisier, se trouve la minute d’une lettre qu’il adressait à une dame et qui justifie le jugement de Condorcet : « Vous ne devez pas être surprise de ce que je suis résolu de me retirer des sociétés, mais plutôt de ce que j’ai osé y rester si longtemps, ayant aussi peu de goût et de talens que j’ai. Comment peut s’y présenter un homme qui n’a pas un grand chapeau comme Janot ou Blaise,.. qui n’a pas un catogan ou une petite queue de rat ou de souris, qui n’a pas un péquin à filets brodés devant pour habit, une veste d’un basin le plus fin, une culotte d’un basin semblable ou d’une sorte de coton le mieux filé, un caleçon de la plus belle toile de Hollande ? Comment ose-t-il se montrer sans des bas de fils à brins moins gros qu’un cheveu ? N’est-ce pas un audacieux s’il se montre sans souliers mignons et qui laissent voir le cou-de-pied et sans des boucles dignes du harnois de Bucéphale ? De quel terme peut-on se servir pour le désigner s’il n’a pas une chemise d’une toile aussi fine que la mousseline, et si elle n’est pas ornée de manchettes et de sabot d’un point d’Alençon ou de Flandre le plus recherché ? Ah ! madame, quel homme que cet homme ; c’est un monstre dans la société ! D’où vient-il ? C’est au moins un Hottentot, un Taïtien. Que faire d’un semblable sauvage ? Derrière, derrière, qu’il n’offusque du moins pas les gens, ou plutôt qu’il reste dans son antre : il n’est pas fait pour vivre avec les humains. — Si encore cet ours mal léché avait des talens, mais il n’en a pas le plus petit : il ne joue pas au trictrac ni aux échecs ; il ne sait pas le piquet, encore moins l’ouiste. Que faire de cet animal ? S’il parle, ce n’est pas de pompons, d’ajustemens et de frisures, de robes, de grecques, de chemises, de rubans à la Malbrough ; il ne sçait pas les nouvelles, il ne lit pas même le journal du jour. Derrière, derrière, un tel fagot ! il fait peur ! — Ce portrait est celui d’un homme que je connais bien ; je m’y reconnais ; en conséquence, j’avais depuis longtemps l’intention de me retirer des sociétés, je l’exécute pour vous en débarrasser. Que peut-il faire de mieux ? rien, sans doute ; laissez-le tranquille. »