Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/166

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piédestal tournant, elle se meut sans cesse, et, dans cette rotation, révèle des aspects nouveaux, sous un nouvel angle de lumière. Saisir avant les autres cet aspect nouveau est le talent, ou le don, de lord Randolph, et c’est pourquoi il n’a jamais ennuyé.

Tout autre est sa méthode hors du parlement ; il semble tâtonner, hésiter, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un thème, une sorte de refrain. Quelquefois il se le fournit à lui-même. « Le radicalisme est une blague, » s’écrie-t-il un jour, et il brode d’audacieuses variations sur ce motif qu’il ramène de loin en loin. Il laisse, en finissant, ce mot brutal dans l’esprit de ses auditeurs, où il restera : car, lord Randolph le sait, les argumens s’oublient, les formules demeurent. Le plus souvent, il s’empare d’un mot malheureux échappé à un adversaire, ou même d’un mot insignifiant que personne n’a remarqué, qui, pris en lui-même, paraîtrait inattaquable. Il le ramasse, le retourne, le lance en l’air, le rattrape, à la manière du clown qui jongle avec un vieux chapeau mou ; il le presse si bien qu’il en fait sortir dix sens absurdes, vingt corollaires saugrenus. Faute de mieux, un paragraphe de journal lui suffit. Il a lu le matin, comme tout le monde, dans une feuille libérale, le renseignement suivant : « Château de Hawarden. — M. Gladstone a assisté au service divin, gardé comme à l’ordinaire [1]. » Écoutez ce que cette simple phrase va fournir à lord Randolph : « Gardé comme à l’ordinaire ! Comme à l’ordinaire ! Bon Dieu ! quel commentaire sur le programme du gouvernement libéral dans ces deux mots : « comme à l’ordinaire ! » Savez-vous bien que depuis les jours lointains où l’on inventa ce qui s’appelle un premier ministre jusqu’à nos jours, il n’y en a jamais eu un seul à propos duquel on ait pu écrire une pareille phrase. Il en est venu, il en a passé beaucoup, des premiers ministres : des bons, des mauvais, des indifférens ! mais les meilleurs comme les pires n’ont jamais été gardés par personne, si ce n’est par le peuple anglais. En sommes-nous venus là ? Les temps sont-ils si mauvais, les passions si librement déchaînées, après quatre ans de gouvernement libéral, que l’apôtre de la liberté, le bienfaiteur de son pays, l’homme pour lequel il n’y a pas de flatterie trop écœurante ni d’hommage trop servile, ne puisse assister au service divin, dans l’église de sa paroisse, sans être « gardé comme à l’ordinaire ? » Ah ! certes, l’art de gouverner doit être tombé bien bas, si le premier serviteur de la couronne a besoin d’être veillé nuit et jour par des alguazils armés jusqu’aux dents ! »

Après des détours plus ou moins fantasques et bon nombre

  1. A ce moment, les feniatis avaient menacé de mort M. Gladstone, ce qui rendait nécessaire la présence de deux ou trois agens de police dans le voisinage de son château.