Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 89.djvu/837

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


des remaniemens plus ou moins profonds de notre organisme administratif, et puisque le ministère actuel s’est déclaré, par son discours-programme, « prêt à se placer à la tête de la majorité républicaine, pour la guider dans la voie des réformes sérieusement élaborées. » Des projets dont je parle, l’un regarde les sous-préfets, et a pour auteur M. Goblet ; l’autre touche les conseils de préfecture, et nous en sommes redevables à M. Fallières ; un troisième a pour but de réduire le nombre des ministères, il émane d’un groupe de députés de la droite ; on le voit, toutes les opinions sont représentées ; et si la chambre n’a pas encore abordé la discussion publique d’une seule de ces lois, dont la plus récente est déposée depuis un an, c’est évidemment parce qu’elle tient à les « élaborer, » comme l’a dit M. le président du conseil, avec le sérieux qu’elles comportent.

En administration départementale et communale, on n’entend parler aujourd’hui que de tuteurs et de tutelle, comme s’il s’agissait de mineurs ou d’interdits ; les mineurs et les interdits administratifs, ce sont les majeurs et les souverains politiques ; eh bien ! la seule dépense souvent exagérée, la véritable prodigalité, — la plupart des républicains le reconnaissent, — faite depuis une dizaine d’années par les communes, a été la construction des palais scolaires ; et cette dépense a été recommandée, mieux encore, imposée par le pouvoir central, chargé d’empêcher les dépenses exagérées. C’est le tuteur qui force ses pupilles à faire des folies ; comment lui pourrait-on sans ironie conserver la tutelle ? Et de quel nom appeler sa tendre préoccupation pour les intérêts dont il parle si haut ? La toute-puissance administrative dans un pays monarchique repose sur cette idée, vraie ou fausse, que le souverain, par lui-même ou par ceux qu’il a désignés, est plus capable que le peuple sur lequel il règne ; mais dans une république, fondée sur le suffrage universel, on ne peut considérer l’électeur comme capable quand il nomme un député, et incapable quand il nomme un conseiller-général ou municipal. Qu’est-ce qu’un interdit qui choisit lui-même son tuteur, lui confirme ou lui retire périodiquement sa confiance ? « Il y a de nos jours, a dit Tocqueville, beaucoup de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir garanti assez la liberté des individus quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent. Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. »

En vérité, puisque le peuple peut tout, il doit pouvoir les petites choses aussi bien que les grandes ; il est impossible de sortir de ce dilemme : ou l’électeur est intelligent ou il ne l’est pas ; s’il ne l’est pas, pourquoi lui remettez-vous les destinées de l’état ?