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la célébrer sur le Calvaire. » Ainsi, une mysticité insensée faisait de l’absence de vocation un mérite et un bonheur !

Une fois lié à ce poteau, comme il s’exprime, Lamennais n’eut plus qu’une consolation, celle de se faire le soldat de la cause pour laquelle il s’était laissé enchaîner. Il n’avait pas la vocation ecclésiastique, mais il avait la foi; et son directeur, l’abbé Carron, avait deviné en lui l’une des futures lumières de l’église. Déjà, depuis longtemps, Lamennais méditait un grand livre qu’il comptait appeler l’Esprit du christianisme, sans doute par analogie et par opposition avec le livre de Chateaubriand. Serait-ce le même que celui qui parut deux ans après (en 1818) sous le titre d’Essai sur l’indifférence? En changeant le titre, aurait-il changé le fond et la composition? C’est ce que nous ne voyons pas clairement. Peut-être l’Esprit du christianisme n’a-t-il existé qu’en projet, et est-il devenu, une fois à l’exécution, l’Essai sur l’indifférence. Quoi qu’il en soit, cette occupation même lui était à charge : « Écrire m’est un supplice, disait-il; je déteste Paris, je déteste tout. » L’œuvre parut à la fin de 1817. Elle eut un prodigieux succès. C’était un nouveau Bossuet, un nouveau père de l’église. Au fond, c’était le livre du désespoir. L’amertume, la violence, le mépris, toutes les passions que Lamennais faisait éclater contre l’incrédulité et l’indifférence n’étaient au fond, sans qu’il le sût lui-même, que l’explosion de ses incurables douleurs. Un tel livre devait secouer les âmes plus qu’éclairer les esprits. Il attaquait à sa racine l’esprit moderne, s’efforçait de le faire rétrograder jusqu’au-delà du XVIe siècle. Jamais, depuis longtemps, le catholicisme n’avait pris une attitude aussi agressive et aussi hautaine. C’était le combat corps à corps de la foi sans bornes contre la libre pensée. En même temps, une curieuse question de logique, celle du critérium de la certitude, était soumise à l’attention des philosophes et livrait aux écoles un nouveau thème à discussion. L’Essai sur l’indifférence, quoique le ton déclamatoire en ait vieilli, et que la doctrine ait été cent fois réfutée, n’en est pas moins un événement de la plus haute importance, au point de vue historique, dans les luttes philosophiques et religieuses de notre siècle ; et il a laissé une trace profonde dans la controverse catholique.

Le titre de l’ouvrage de l’abbé de Lamennais : Essai sur l’indifférence en matière de religion, n’indique que d’une manière assez vague le vrai sujet du livre. Il semble, en effet, signifier que l’objet de l’auteur est de combattre ceux qui n’ont aucune opinion dogmatique sur la religion, ni pour ni contre, — ou ceux qui, croyant vaguement et faiblement à la religion, par habitude et routine, mais non par conviction, vivent et agissent comme s’ils n’y croyaient pas, — ou enfin ceux qui pratiquent la religion, mais