Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 91.djvu/562

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à son esprit et n’ont jamais caché leurs sentimens. Ils n’admettent pas la liberté du mal, mais seulement la liberté du bien. Or, le bien, c’est leur doctrine; autrement pourquoi y croiraient-ils? C’est la vérité pour eux, puisqu’ils y croient. Comment donc admettre que le faux puisse être toléré, si ce n’est en admettant en même temps que la société repose sur le scepticisme ! On voit comment la question de la tolérance se lie à celle de la certitude, et l’on comprend comment ce traité de l’indifférence est devenu, dès le second volume, un traité de la certitude. Quant à la tolérance, il ne la combat, il est vrai, d’une manière formelle qu’en passant, mais, au fond, il la combat partout. Il a trouvé un singulier grief contre cette doctrine de la tolérance ; c’est, dit-il, « un nouveau genre de persécution contre l’église. » En effet, la conséquence d’une telle doctrine, c’est que non-seulement l’erreur est tolérée, mais que la vérité elle-même n’est que tolérée. Tolérer l’immortalité de l’âme, tolérer l’existence de Dieu, n’est-ce pas le comble de l’insulte ! Cependant tel est le nouvel état social que nous a fait la révolution, et que la restauration elle-même avait accepté. Ce langage nous étonne; nous sommes habitués dans le camp libéral à considérer la restauration comme le règne de la religion d’état, comme le triomphe du clergé dans le gouvernement, dans l’opinion, dans l’enseignement. Mais Lamennais ne voit rien de semblable ; il y voit tout le contraire. A l’aide du verre grossissant de son imagination noire et triste, il ne trouve dans l’état de l’église à cette époque que servitude et avilissement. D’après cette manière de voir, on comprend que, pour Lamennais, la tolérance soit une persécution.

Telle est l’idée fondamentale de l’Essai sur l’indifférence. Réfuter les diverses doctrines latitudinaires qui ne portent pas avec elles une autorité décisive, montrer qu’elles dérivent toutes d’un faux principe, la liberté d’examen, réfuter par là même la doctrine de la tolérance, et à ce faux principe de tolérance et de liberté opposer le vrai principe de la certitude, à savoir l’autorité : tel est le véritable objet de Lamennais, objet qu’il ne définit pas lui-même avec précision, et qui a fait accuser son livre de manquer d’unité. Car comment de l’indifférence en matière religieuse est-il conduit à l’une des questions les plus abstraites et les plus subtiles de la philosophie, celle du critérium de la certitude ? C’est ce qu’on ne voyait pas clairement. Mais, au contraire, il est très vrai que son livre se tient ; et c’est par une logique secrète et rigoureuse que de son premier point de vue il a été conduit à embrasser le problème philosophique tout entier.

Il commence donc, dans l’introduction, par traiter de l’indifférence proprement dite, dans le sens où on l’entend généralement.