Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 91.djvu/561

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Qu’est-ce donc alors que l’indifférence dogmatique dont par le l’abbé de Lamennais? C’est la doctrine de ceux qui, tout en ayant une religion, professent l’indifférence sur la vérité religieuse et sur les dogmes essentiels de la religion. Pour bien comprendre celte opinion, il faut se placer au point de vue du catholicisme. Dans cette église, il y a une vérité religieuse absolue sur laquelle il ne peut planer aucun doute, et qui ne laisse aucune latitude au relâchement de l’esprit. Cette vérité est enseignée et dogmatiquement définie par une autorité absolument infaillible, et tout ce qui est en dehors de cette église, toute opinion ou toute croyance qui ne se fonde pas sur l’autorité absolue, visible, divine de l’église, laisse les âmes plus ou moins incertaines sur telle ou telle partie de la vérité religieuse. Etre en dehors du catholicisme, c’est donc être indifférent sur la vérité de la religion ; ce n’est pas croire sans doute que la religion est inutile, comme font les indifférens pratiques; c’est croire, au contraire, que la religion est utile et peut-être même nécessaire, mais qu’il est indifférent de savoir quelles sont les vérités particulières qu’elle nous ordonne de croire. Telle est l’espèce d’indifférence assez subtile que l’abbé de Lamennais a voulu combattre; et c’est ce qu’il faut avoir dans l’esprit si l’on cherche à comprendre comment il y fait rentrer le protestantisme, qui est en général au contraire si peu indifférent en matière de religion, mais qui, privé d’une autorité définie, est bien obligé d’admettre qu’il peut y avoir différentes formes de la vérité religieuse entre lesquelles l’homme est libre de choisir ; or c’est cela même qui est l’indifférence.

On devine que l’une des conséquences de cette indifférence sur le fond de la religion est la doctrine de la tolérance ou de la liberté religieuse ; et c’est aussi ce que, dans les écoles de théologie, on appelait l’indifférentisme (indifferentismus, tolerantismus). Cette doctrine signifie que toutes les religions sont bonnes, et même qu’il est permis de n’en avoir aucune, en tout cas que la société n’a pas à s’enquérir des croyances religieuses. L’abbé de Lamennais n’ose pas tout à fait prendre à partie directement cette doctrine; il n’en fait pas l’objet d’une discussion spéciale ex professo, mais on voit que c’est à elle surtout qu’il en veut. Il la rencontre de temps en temps, et il est facile de voir à quel point elle lui est antipathique et odieuse. La tolérance était le contraire de sa nature. A tous les momens de sa vie, ayant passé par des phases diverses et même contraires, il a toujours été intolérant. C’est en effet une question de savoir comment la tolérance peut se concilier avec la conviction, et si admettre la liberté de l’erreur, ce n’est pas mettre en doute la certitude de la vérité. Sur ce point, les disciples modernes de l’abbé de Lamennais sont restés fidèles