Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/670

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Invoque-t-on cette même raison pour justifier l’étrange mesure prise un beau matin de mai dernier par le gouvernement de la Nouvelle-Zélande, abusant indignement des lois respectées par tous les peuples civilisés et déclarant, en manière d’expédient, tout l’empire chinois contaminé ? Il sera facile de répondre que les Chinois étaient bien plus nombreux en Australie, il y a vingt ou trente ans, qu’ils ne sont aujourd’hui ; qu’à l’heure actuelle, ils ne sont pas plus de 51,000 pour une population européenne de près de 3 millions d’habitans ; que le nombre des Célestes habitant la colonie diminue chaque année à raison de 3 pour 100 ; et que, en admettant que la situation actuelle se prolonge, il n’y aurait plus un seul Chinois en Australie dans trente ans ; qu’il y a en ce moment 1 jaune par 60 milles carrés et pour 60 blancs ; que les trois quarts de l’Australie sont inhabités et que, dans le quatrième, les Chinois ne forment qu’une infime minorité ; que les parties où les Chinois sont plus nombreux que les Européens sont précisément celles où ces derniers sont incapables de travailler, comme par exemple le territoire situé au nord de l’Australie du Sud, où l’on rencontre 6,000 Chinois pour 600 Européens ; que, si l’on est obligé de renoncer à leurs services, ce territoire redeviendra un désert ; que le même cas se présente pour le nord de Queensland ; qu’en Nouvelle-Zélande enfin, pas plus qu’en Australie, il n’y a rien pour justifier la panique, les cris d’alarme et les mesures d’exception, Wellington, la capitale, renfermant 72 jaunes pour une population totale de 30,000 blancs, et l’île entière 3,000 Célestes seulement [1].

Les partisans comme les adversaires des lois destinées à restreindre ou à prohiber l’immigration chinoise en Australie s’accordent à reconnaître qu’au fond cette agitation, de quelque autre couleur qu’on la veuille couvrir, n’est qu’un épisode de la lutte pour la vie entre ouvriers jaunes et blancs, de la concurrence sur le marché de la main-d’œuvre. Mais, quand il s’agit de déterminer les positions respectives, les appréciations diffèrent.

Dans la dépêche que, le 11 avril 1888, le Premier de Victoria adressait à lord Salisbury, en réponse à celle du gouvernement de la métropole dans laquelle était transmise aux gouvernemens coloniaux la protestation de la Chine contre les mesures d’exception déjà prises à l’égard des Célestes, — l’honorable D. Gillies, parlant de la concurrence faite par ceux-ci aux travailleurs blancs, disait : « Cette lutte absolument inégale a sérieusement atteint diverses branches d’industrie. » A Victoria, comme dans la Nouvelle-Galles, le gouvernement élu a cru devoir intervenir dans la

  1. Times, 22 août 1888.