Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/588

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l’impression la plus attristante : des procédés rudimentaires, une réglementation despotique, la tyrannie de l’égalité ; pour l’entreprise, nul progrès possible ; pour les mineurs, une existence de servitude et de misère. Comme le droit au minerai appartient également à tous les communistes, le nombre des heures de travail accordées à chacun et les quantités qu’il peut enlever journellement sont rigoureusement limités ; mais, en haine des privilèges, les ouvriers actifs qui ont fini les premiers leur tâche quotidienne sont tenus d’attendre, les bras croisés, les retardataires, pour remonter tous ensemble. A la sortie, chacun fait vérifier sa charge ; tout le minerai extrait en excédent des quantités réglementaires est impitoyablement confisqué au profit du fonds commun [1].

Avec un pareil régime, la situation des ouvriers ne peut être que déplorable. Les mineurs de Rancié n’ont, par mois, qu’une vingtaine de journées de travail productif, le surplus étant employé aux réparations et au boisage. Le produit de la journée est de 2 fr. 60 ; c’est la seule ressource du mineur, car la nature du pays ne lui permet pas d’employer aux travaux des champs ou à une industrie quelconque le temps que lui laisse la limitation des heures de travail ; aussi, beaucoup émigrent périodiquement, comme font les Lucquois à l’époque de la moisson. L’extraction reste alors en souffrance, et, pour conjurer le mal, l’administration, paraît-il, a pris un arrêté qui permet de retenir sur place la totalité des mineurs valides, « dans les circonstances où leur présence est nécessaire pour mettre la production journalière de la mine en rapport avec les besoins des forges. » Les réquisitions, la corvée, le servage de la glèbe, voilà donc le dernier mot du système. C’est fatal et logique, le point de départ une fois admis. On prétend placer les mines dans le domaine public, parce que la société a un intérêt majeur à ce que les richesses minérales ne restent pas inexploitées ; il faut alors que l’exploitation soit assurée coûte que coûte. On attachera donc le mineur à sa fosse, comme le manant jadis à son sillon ; et ce qu’on fera pour la mine, on devra le faire, à plus forte raison, pour les objets de première nécessité, pour la culture des céréales et de la vigne, pour l’industrie des textiles, — la nourriture et le vêtement étant aussi indispensables à l’homme que les métaux et les combustibles. Telle est la riante perspective offerte aux classes laborieuses.

L’action administrative ne profite pas mieux à la mine qu’au mineur. A Rancié, le peu d’initiative que laisse aux agens de l’État l’étrange coutume locale est encore paralysé par la centralisation et par la mobilité du personnel. Tous les travaux doivent, suivant leur

  1. Fougerousse, la Mine au mineur. Paris, 1884.